Avec un gros sachet noir qu'il porte alternativement sur la tête puis sur l'épaule, Konaté Cheick, visiblement épuisé, s'arrête brusquement près d'un véhicule personnel stationné non loin du marché.
Une dame ouvre le coffre de la voiture dans lequel il dépose soigneusement le colis. Sans un mot, elle lui tend un billet de 500 Fcfa, referme le coffre, monte à bord de son véhicule et démarre aussitôt. Le jeune homme reste un instant immobile, le regard perdu, avant de reprendre d'un pas lourd la direction du marché de produits vivriers d'Adjamé, plus connu sous le nom de marché Gouro. Nous sommes le mardi 6 janvier 2026. L'effervescence observée quelques jours plus tôt, à l'occasion des fêtes de fin d'année, est retombée, mais le marché demeure animé.
Les clients continuent d'affluer, attirés par les prix relativement abordables des denrées alimentaires qui y sont vendues. « Je suis avec elle depuis 11 heures, il est 13 heures et c'est tout ce qu'elle me donne », lâche Cheick, 20 ans, le visage marqué par la fatigue et la déception.
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« Généralement, quand c'est comme ça, les clientes donnent 1 000 francs, parfois même 1 500 Fcfa », ajoute-t-il. Konaté Cheick fait partie de ces jeunes appelés tantie-bagages, une expression populaire à Abidjan pour désigner les filles et garçons qui proposent de porter les achats des clients. Aucun tarif n'est fixé à l'avance. À la fin de la course, le client donne ce qu'il veut, selon son appréciation du service rendu.
Entre déscolarisation et survie quotidienne
Ayant mis fin à ses études en classe de terminale, Cheick quitte chaque jour la commune d'Anyama pour rallier Adjamé dans l'espoir de gagner un peu d'argent, une somme qu'il partage avec sa mère afin de subvenir aux besoins de la famille. « Mon père vit à Odienné. Moi, je vis avec ma maman et mes petits frères. J'ai arrêté l'école par manque de moyens financiers. Je fais ça pour aider ma mère et pour pouvoir m'en sortir moi-même », explique-t-il.
Conscient de la pénibilité de cette activité, il garde une certaine lucidité. « Je sais que je ne peux pas faire ça toute ma vie, mais en attendant de trouver autre chose, c'est mieux que de voler ». Non loin de lui, Touré Kader sillonne les allées du marché. Vêtu d'une culotte kaki et d'un maillot vert de l'équipe nationale de Côte d'Ivoire, il observe les clients, espérant être sollicité. Comme Cheick, il est tantie-bagages. Mais lorsque la demande se fait rare, il se rabat sur la vente de sachets plastiques à 50 ou 100 francs, indispensables pour les clients qui font leurs emplettes.
Âgé de 14 ans, l'adolescent a rejoint les rangs des tantie-bagages il y a moins de trois mois. Vivant auparavant dans la ville de Daloa avec sa grand-mère, il a été envoyé à Abidjan chez sa mère, après l'arrêt brutal de sa scolarité. « Je devais entrer en classe de 6e, mais l'école coûtait trop cher », indique-t-il. « Ma grand-mère a demandé que je vienne rejoindre ma maman à Abidjan, le temps de trouver l'argent pour m'inscrire l'année prochaine ».
Pour ne pas rester oisif, il a décidé de suivre sa grande soeur au marché. Celle-ci a arrêté l'école en 3e pour s'adonner à l'activité de tantie-bagages. Ensemble, ils tentent de gagner de quoi assurer les dépenses scolaires à venir. « Avec ce que j'ai gagné pendant la période des fêtes, maman a déjà acheté toutes mes fournitures. C'est sûr que l'année prochaine, je retourne à l'école », soutient-il confiant.
S'il dit entretenir de bons rapports avec la majorité des clients, il reconnaît que la méfiance est omniprésente. Certains clients soupçonnent systématiquement les tantie-bagages de vouloir s'enfuir avec leurs courses. « Une fois, une cliente m'a donné une gifle parce qu'elle pensait que je voulais partir avec ses bagages », raconte-t-il. « Je m'étais juste arrêté près d'une vendeuse à cause des véhicules. Elle ne m'a même pas laissé m'expliquer. Elle a pris ses affaires et elle est partie. »
À seulement 15 ans, Aïcha est elle aussi une figure familière du marché Gouro. Elle vit à Williamsville avec ses parents et se présente comme l'aînée des enfants de sa mère. Elle a volontairement quitté l'école en classe de Cm2 pour aider sa famille à faire face à une situation financière difficile. « Il y a des jours où je peux m'en sortir avec plus de 10 000 Fcfa », confie-t-elle. « Mais il y a aussi des jours où les clients ne sont pas généreux du tout. »
La jeune fille se souvient encore d'une journée particulièrement éprouvante. « Un jour, j'ai suivi une dame de 11 heures à 16 heures. À la fin, elle m'a donné seulement 1 000 francs. J'ai pleuré », relate-t-elle la voix tremblante. Elle ajoute que certains clients refusent même catégoriquement les services des enfants, les repoussant parfois avec mépris. Comme Aïcha, d'autres adolescentes exercent la même activité. Awa, 14 ans, et Fatim, 13 ans, résidant respectivement à Anyama et à Attécoubé, toutes deux déscolarisées, passent également leurs journées à porter des bagages pour quelques sous.
Jeune fille mère et squatteuse des allées du marché...
À 18 ans, Maïmouna Konaté, mère d'une fillette de deux ans, a également embrassé cette activité. Ayant arrêté les cours en classe de 3e, elle dit avoir quitté le travail de fille de ménage après plusieurs expériences difficiles avec ses anciennes patronnes. « Ici, je n'ai pas à subir les sautes d'humeur de quelqu'un », fait-elle savoir. « Je suis libre. Même si c'est difficile, je gagne ma vie honnêtement. »
Selon elle, la recette journalière peut tourner autour de 5 000 francs les jours de faible affluence et grimper lorsque le marché est bondé. En plus de la recette, Maïmouna, à l'image des autres porteurs de bagages, vend des sachets qu'ils prennent en gros au prix de 1 200 Fcfa, avec un bénéfice qui tourne autour de 1 000 à 1 500 francs.
Aux côtés des enfants ivoiriens, une forte communauté de jeunes venus du Mali, du Burkina Faso et du Niger exerce également comme tantie-bagages. Kader Kaboré, 18 ans, dit avoir quitté le Burkina Faso il y a un an. « Quand je suis arrivé ici, je ne comprenais pas le français. Le seul mot que je connaissais, c'était "bagages". C'est ici, au marché, que j'ai appris à parler petit à petit », reconnaît-il. Aujourd'hui, il affirme ne pas envisager une autre activité, estimant gagner correctement sa vie.
Cliente régulière du marché Gouro, Konan Monique, une habitante de Cocody, dit faire confiance, depuis plusieurs années, à une famille de porteurs d'origine malienne. « Au début, c'est l'aîné qui m'accompagnait. Puis, il a fait venir un petit frère et, plus tard, un troisième. Parfois, je ne viens même pas au marché. Je leur envoie l'argent, ils font mes achats et m'envoient ça à la maison », explique-t-elle.
Cependant, cette confiance n'est pas accordée à tous. Elle raconte avoir été victime, par le passé, d'un vol de marchandises estimé à 500 000 Fcfa. « Je les suivais du regard. Je ne sais même pas comment ils ont disparu avec ma marchandise. Depuis ce jour, je fais très attention. Pour les grosses courses, je préfère m'adresser à ceux que je connais bien », précise-t-elle. Contrairement à elle, Adon Gilberte affirme n'avoir jamais connu d'incident. « Si je fais appel à eux, c'est surtout pour les aider. Ils sont courageux », assure-t-elle.
Dans les allées du marché Gouro, les tantie-bagages continuent de marcher, de courir, de porter. Derrière chaque sachet transporté se cache une histoire, un rêve d'école, une famille à soutenir ou un avenir incertain. Pour ces enfants et ces jeunes, le marché n'est pas seulement un lieu de commerce : c'est un espace de survie, mais aussi d'espoir.