Les hydrocarbures s'avèrent de plus en plus, surtout depuis la fin de la guerre froide, une bénédiction pour certains États et une malédiction pour beaucoup. Au Venezuela ou en Angola, l'immense richesse pétrolière n'a pas seulement servi à financer des services publics, elle a alimenté des réseaux de pouvoir, parfois corrompus, dont les capitaux voyagent aujourd'hui dans un dédale de sociétés offshore, de comptes bancaires opaques et d'intermédiaires invisibles.
Dans le cas du Venezuela de Nicolás Maduro, accusé par les États-Unis et leurs alliés de liens avec des réseaux de corruption et de trafic, la compagnie pétrolière d'État PDVSA (qui rappelle Sonangol, de l'Angola) a souvent été au cœur de soupçons de détournement et de blanchiment de profits pétroliers. Selon certaines enquêtes et accusations américaines - notamment autour de l'ombre du «Cartel de los Soles», un réseau prétendument organisé par membres des forces armées et proches du pouvoir - des produits tirés du pétrole ont été recyclés à travers des circuits financiers opaques. Des accusations qui incluent l'utilisation de PDVSA pour dissimuler des actifs et blanchir des fonds à l'étranger.
Dans un tout autre contexte, l'Angola de José Eduardo dos Santos avait nourri son lot de fonds pétroliers mal acquis. Là aussi, les soupçons de détournement sont globaux : l'ancien président et son entourage proche ont été associés à l'émergence de fortunes privées considérables, bâties sur des marchés publics opaques et des institutions financières parfois laxistes.
Et c'est sur ce terreau que se greffe l'histoire mauricienne d'Álvaro Sobrinho, ce financier angolais dont l'express écrivait dès 2017 qu'«ici comme à l'international, tout a été fait... pour empêcher les journalistes de questionner son intégrité».
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Cet épisode, où le richissime Sobrinho - vanté parfois comme un philanthrope et toléré par des élites économiques et politiques locales - a porté plainte pour des dizaines de millions contre notre journal qui l'a mis en cause, illustre une réalité politique : le pouvoir de l'argent et des réseaux pour échapper au contrôle, et même intimider ceux qui posent des questions légitimes.
Mais comment une économie mondiale qui se veut soucieuse de transparence financière accepte-t-elle encore de voir ces flux circuler comme des ombres invisibles ? C'est ici que le Groupe d'action financière (GAFI), ou en anglais FATF, entre en scène. Créé en 1989 par le G7, ce consortium de gouvernements vise à élaborer et diffuser des normes anti-blanchiment (AML) et de lutte contre le financement du terrorisme (CFT) que ses membres doivent adopter dans leurs lois nationales.
Le FATF ne mène pas d'enquêtes ou d'arrestations - ce sont les autorités nationales qui le font, comme Maurice l'a fait dans le cas de Mamy Ravatomanga - mais il pose les standards que les pays cherchent à respecter, sous peine d'être publiquement signalés comme juridictions à risque («grey ou black list»), ce qui peut dissuader les banques internationales de traiter avec eux.
On parle souvent de l'influence américaine dans ce système parce que les États-Unis, avec leur vaste réseau de réglementations internes (comme FinCEN et la Bank Secrecy Act), exercent une influence disproportionnée sur ce cadre global. Ils sont à la fois l'un des plus grands marchés financiers au monde et une force active dans l'élaboration des normes du FATF ; ils conditionnent l'accès des capitaux mondiaux à la conformité à ces standards.
Cela signifie que des autorités financières et judiciaires américaines peuvent geler des comptes, imposer des sanctions ou déclencher des enquêtes qui ont un impact bien au-delà du territoire des États-Unis eux-mêmes.
En outre, des fuites comme les FinCEN Files ont montré comment des milliards de dollars soupçonnés d'être liés à des régimes corrompus ou à des activités criminelles pouvaient transiter par des institutions financières mondiales, et parfois sans réaction suffisante des autorités jusqu'à ce qu'ils deviennent impossibles à ignorer.
La mécanique par laquelle l'argent fuit des pays riches en ressources, comme le Venezuela, l'Angola ou Madagascar, vers des places financières opaques repose souvent sur des structures offshore et des sociétés écran : entités juridiques créées dans des juridictions où les bénéficiaires effectifs ne sont pas publiquement identifiés et où la confidentialité règne.
Ces structures peuvent recevoir des virements, prêter de l'argent à des sociétés affiliées, contracter des achats, des ventes de biens ou services fictifs, ou encore sous-capitaliser des entités locales pour rapatrier des profits vers des comptes étrangers. Tandis que, sur le papier, tout semble légal, dans les faits, ces circuits servent à brouiller les pistes, masquer les relations entre les bénéficiaires et dissimuler l'origine des fonds, en l'occurrence, l'argent du pétrole ou des marchés publics.
Lorsque des ressources publiques sont détournées et blanchies via ce type de montage, la lutte contre le blanchiment ne peut être efficace que si les normes internationales sont réellement mises en œuvre et si la coopération judiciaire entre États ne reste pas lettre morte.
La pression du FATF a poussé de nombreux pays à adopter des registres de bénéficiaires effectifs et des mécanismes de diligence renforcée, mais l'efficacité réelle dépend de la volonté politique et des capacités institutionnelles locales. Sans une véritable transparence et une coopération internationale active, l'argent sale continuera de voyager exactement là où les contrôles sont faibles.
Et pendant ce temps, des fortunes comme celles associées à Maduro ou Dos Santos, ou encore des individus controversés comme Sobringo ou Ravatomanga, continuent d'entretenir une opacité au service du pouvoir et de l'impunité, au détriment des populations dont les ressources ont été détournées.
La question n'est plus seulement de savoir si le système AML/CFT mondial fonctionne théoriquement. Il s'agit de demander à ceux qui détiennent les leviers politiques et financiers s'ils ont vraiment l'audace de regarder en face la réalité des circuits de l'argent sale et d'en exposer les principaux bénéficiaires. C'est à cette épreuve que se mesure aujourd'hui l'intégrité du système global de lutte contre la corruption et le blanchiment...