Ile Maurice: La guerre des finances

Il est des crises qui reviennent comme un sort jeté au temps, condamnées à hanter le pouvoir tant que la bulle, gonflée de faux équilibres, n'aura pas explosé. La pause Macron et celle des fêtes de fin d'année désormais derrière nous, Paul Bérenger revient, comme prévu, à la charge pour un partage du pouvoir politique, encouragé par sa garde rapprochée. Après novembre 2025 donc, janvier 2026. Rebelote.

Le leader du MMM ressort, ces derniers jours, l'arme qu'il maîtrise le mieux : la pression d'avant-cassure. Pas encore la rupture. Pas tout à fait la démission. Mais ce clairobscur politique où l'on menace sans trancher, où l'on suspend le temps pour forcer l'autre à céder, où l'on mobilise le comité central pour faire fléchir les récalcitrants du BP. Cette fois, l'objectif est limpide : le cœur de l'État, les Finances, et ceux qui les incarnent.

«Une solution pourrait être de me nommer à la tête du ministère des Finances !», aurait lancé Bérenger à Navin Ramgoolam, surpris par ce regain d'audace de l'éternel insatisfait. Le Premier ministre aurait alors brandi ses prérogatives pour calmer les ardeurs d'un Bérenger à l'appétit requinqué.

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Dans les coulisses, les ministres mauves s'agitent. Ils tentent, pour la plupart, de retenir leur chef, de le convaincre de ne pas claquer la porte. Mais l'essentiel est ailleurs : une large partie du MMM - du moins parmi les élus, et surtout parmi les ministres - n'a aucune envie de quitter ni Ramgoolam ni le pouvoir. Certains l'ont dit sans détour. D'autres ont déjà engagé des discussions directes avec le Parti travailliste. Le mythe du bloc mauve soudé ne tient plus. La fissure est là.

Navin Ramgoolam, lui, ne cède pas. Il estime avoir déjà payé son tribut : Sithanen à la Banque de Maurice, Beegoo à Air Mauritius, parmi les proches qu'il a sacrifiés sur l'autel de la cohabitation rouge-mauve. Pas question d'aller plus loin sur l'ADSU, la FCC et la police, en attendant le volumineux National Crime Agency Act. Pas question, surtout, de laisser le numéro deux redessiner la hiérarchie du pouvoir exécutif. Car ce que réclame Bérenger dépasse la liste des têtes à faire tomber. Il réclame un centre de gravité. Il réclame de tout contrôler : de ministre sans portefeuille à ministre qui contrôlera tout. Un grand écart.

Les Finances ne sont pas un ministère comme les autres. À Maurice, elles sont le volant, le frein et, parfois, l'airbag. Qui contrôle les Finances contrôle le rythme, les arbitrages, les silences. Le MMM le sait. Bérenger plus que quiconque. Gouverner sans les Finances, pour lui, c'est être responsable sans être maître.

Mais Ramgoolam connaît aussi cette règle. Et il sait que céder ce terrain, ce serait accepter une dyarchie officielle. Or le Premier ministre ne partage pas le pouvoir : il le distribue, quand cela l'arrange. Sa stratégie est connue : temporiser, encaisser, laisser l'autre s'exposer.

C'est là qu'entre en scène Damry, le Junior Minister aux Finances. Silencieux, méthodique, propulsé à la tête d'un comité interministériel stratégique, entouré de figures clés du PMO ; il est l'un des rares jeunes à ne pas courber devant Bérenger. Ce que réclame ce dernier n'est pas une nomination anodine. C'est un signal. Une reprise en main. Une manière de dire que l'agenda économique changera de mains.

Dans l'entourage de Bérenger, le message est perçu comme une provocation. On parle de neutralisation. De clique. De réseaux. Un mot revient, obsessionnel : Finances. Comme si tout le reste - EDB où Kishore Pertab a remplacé Éric Ng, police, prisons, FCC, contrats by-catch au port - n'était que le décor d'un affrontement bien plus central.

Officiellement, pourtant, tout va bien. Pas de déclaration. «Nou a gete kot nou inn arive lindi.» La formule fétiche est devenue un paravent. Elle ne signifie plus grandchose, tant elle a été usée. 2026 serait une année «décisive». Elle l'est surtout pour deux hommes conscients qu'ils jouent leur dernière grande séquence politique.

Le problème n'est pas la divergence de vues. Il est structurel. Il tient à deux conceptions incompatibles du pouvoir. Ramgoolam centralise, verrouille, calcule. Bérenger nomme, accuse, secoue. Quand le Premier ministre voyage, le vice-Premier ministre ne fait pas de l'intérim : il imprime son style. Et ce style dérange. Air Mauritius l'a appris à ses dépens. La Banque centrale aussi.

À chaque épisode, le même malaise ressurgit. Des ministres traînent des pieds. Des nominations passent mal. La base travailliste s'interroge. Et l'Alliance du changement, élue pour restaurer le sérieux institutionnel, donne parfois l'image inverse : celle d'un pouvoir à deux vitesses, parfois à deux têtes.

La vérité est cruelle mais simple. Ramgoolam a eu besoin de Bérenger pour gagner. Il n'a pas besoin de lui pour gouverner. Et Bérenger le sait. Alors, à défaut de tenir le volant, il klaxonne. Jusqu'à quand ?

La cassure n'est pas actée. Mais elle est inscrite dans la manière même de gouverner. Chaque déplacement du Premier ministre rouvre la question. Chaque sortie de Bérenger la rend plus aiguë. Combien de temps un pays peut-il vivre avec deux chefs, deux styles, deux récits du pouvoir ?

Rebelote Bérenger. Ce n'est pas une crise de plus. C'est le risque central du mandat. Et pour Bérenger, le risque est plus grand encore : à force de crier au loup, il risque de confondre l'écho avec l'alerte...

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