«Trois constats majeurs caractérisent l'économie marocaine : Dépendance structurelle persistante (agriculture, climat, Europe, importations énergétiques), croissance peu inclusive (faible impact sur l'emploi stable, montée de la précarité et de l'informalité) et décalage entre discours et vécu social (les indicateurs macroéconomiques s'améliorent plus vite que les conditions de vie réelles) ».
C'est ce qui ressort des chiffres de la croissance du PIB réel du Maroc entre 2013 et 2027, présentés par le récent rapport d'ONU commerce et développement, intitulé : « Situation et perspectives de l'économie mondiale 2026 ». Selon ce dernier, la croissance du PIB réel du Maroc est passée de 5.3 en 2013-2017 à 3.1 en 2018 et de 2.9 en 2019 à -7.2 en 2020 avant de passer à 8.2 en 2021. En 2022, la croissance a atteint 1.8 avant de passer à 3.7 en 2023 ; 3.8 en 2024 ; 4.7 en 2025 et devrait atteindre 4.2 en 2026 et 4.0 en 2027.
Une politique macroéconomique obsédée par la stabilité... au détriment de la transformation
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Pour plusieurs experts, « ces chiffres montrent que le Maroc n'est ni en crise permanente ni en trajectoire de décollage. Il se situe dans une zone intermédiaire, marquée, à la fois, par une capacité de résilience certaine, et une difficulté persistante à transformer la croissance en progrès social durable. «La question centrale n'est donc plus seulement combien le Maroc croît, mais comment et pour qui il croît», se demande l'un des experts.
En effet, et depuis plusieurs années, les autorités marocaines privilégient une orthodoxie macroéconomique basée sur la maîtrise du déficit budgétaire, le contrôle de l'inflation, la préservation des équilibres extérieurs et le maintien de la crédibilité financière internationale. «Cette orientation a permis au Maroc de préserver sa notation financière et d'éviter des crises de type tunisien ou libanais. Cependant, cette stabilité est devenue une fin en soi, au point de freiner des politiques plus offensives en matière de redistribution, de soutien à la demande interne et de réforme fiscale structurelle. «L'économie tient, mais ne décolle pas», affirment plusieurs spécialistes.
Une croissance tirée par l'investissement public, pas par l'initiative privée
Pour expliquer cette situation, l'analyse révèle que « le moteur principal de la croissance réside dans les grands projets d'infrastructure, les écosystèmes industriels pilotés par l'Etat et les entreprises publiques et parapubliques ». A l'inverse, « l'investissement privé reste frileux, les PME sont sous-capitalisées et l'accès au financement demeure inégal ». « La politique économique actuelle ne parvient pas à libérer l'initiative entrepreneuriale locale, notamment hors des grands pôles (Casablanca, Tanger) ».
Et s'il est vrai que le Maroc a réussi à bâtir des filières exportatrices solides (automobile, aéronautique, câblage, phosphates transformés), « ces secteurs, nuancent les spécialistes, sont peu intensifs en emplois qualifiés, la valeur ajoutée locale reste partielle et les liens avec le tissu productif national sont faibles ». « La montée en gamme annoncée demeure lente, tandis que le chômage des diplômés augmente et la formation reste déconnectée des besoins réels ».
Une fiscalité peu distributive et socialement déséquilibrée
Sur un autre registre, les spécialistes s'accordent à affirmer que « malgré les discours sur la justice fiscale, la pression fiscale pèse davantage sur les salariés et la consommation, l'évasion et l'optimisation fiscales persistent et l'économie informelle échappe largement à l'impôt ». Les réformes avancent lentement et souvent de manière technique, sans débat public réel.
Le Maroc mise fortement sur les exportations vers l'UE, les investissements étrangers et les partenariats stratégiques (énergie, industrie, climat). Ce choix renforce son insertion internationale, mais l'expose aux cycles européens, à une logique d'externalisation (migration, énergie, climat) et à une dépendance technologique persistante.
Economie mondiale : une résilience fragile face au ralentissement structurel
Concernant l'économie mondiale, le rapport d'ONU commerce et développement, indique qu'elle a fait preuve de résilience, mais les perspectives restent assombries par des tensions commerciales, des contraintes budgétaires et une incertitude persistante. « « La croissance devrait ralentir à 2,7% en 2026, en dessous des niveaux de 2025 et de la moyenne d'avant-pandémie, la modération de l'investissement et des vents contraires structurels pesant sur la dynamique, malgré l'atténuation de l'inflation et un assouplissement monétaire », note le rapport.
Et d'ajouter : « Faute d'une coordination accrue des politiques, les pressions actuelles risquent d'enfermer le monde dans une trajectoire de croissance plus faible. L'étroitesse des marges budgétaires, la désinflation inégale et l'affaiblissement de la coopération multilatérale ralentissent les progrès vers la réalisation des Objectifs de développement durable, en particulier dans les économies en développement et vulnérables au climat ».
Ledit document révèle que le ralentissement de la croissance mondiale est inégal selon les régions. «La production mondiale devrait ralentir à 2,7% en 2026, puis augmenter à 2,9% en 2027, restant en deçà de la moyenne d'avant-pandémie de 3,2%. Si la demande intérieure et l'assouplissement des politiques soutiennent l'activité aux Etats-Unis et dans certaines parties de l'Asie, la croissance demeure faible en Europe et l'endettement élevé ainsi que les chocs climatiques continuent de limiter de nombreuses économies en développement», précise-t-il.
Et de rappeler que «le commerce mondial a obtenu de meilleurs résultats qu'escompté en 2025, grâce à des expéditions anticipées avant la hausse des droits de douane et à la vigueur des exportations de services. Cependant, la croissance devrait ralentir en 2026, à mesure que s'estompent les facteurs temporaires et que persistent les barrières commerciales et l'incertitude politique. L'investissement reste modéré dans la plupart des régions ».
S'agissant de l'inflation, elle devrait reculer à 3,1% en 2026 contre 3,4% en 2025. Cependant, la cherté persistante continue d'éroder les revenus réels, en particulier pour les ménages à faibles revenus, tandis que les coûts alimentaires, énergétiques et du logement restent une source majeure de pression et d'inégalités.
A noter que la baisse des taux d'intérêt et l'amélioration du sentiment des marchés ont permis de relancer les flux de capitaux, mais les valorisations élevées des actifs -- notamment dans les secteurs liés à l'IA -- et le coût toujours élevé de l'emprunt continuent de présenter des risques. Beaucoup d'économies en développement restent contraintes par un lourd fardeau de la dette et un accès limité à un financement abordable.