Professeur agrégé de science politique à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis, Maurice Soudieck Dione livre une analyse des faits politiques majeurs ayant marquée l'année 2025. Parmi ceux-ci, figure la décision de la Cour suprême, de déclarer recevable, l'affaire Mame Mbaye Niang, les divergences apparues au sein de l'exécutif entre le tandem Diomaye-Sonko, le divorce politique entre Khalifa Sall et Barthélémy Dias, ainsi que sur l'impact de la mobilisation réussie du Front pour la défense de la démocratie et de la République, le 31 octobre dernier, sur les élections locales de 2027.
Au plan politique, 2025 a été marquée par plusieurs faits majeurs, dont la recevabilité de l'affaire Mame Mbaye Niang en rabat d'arrêt devant la Cour suprême. Comment expliquer cette procédure que l'on pensait pourtant couverte par l'amnistie ?
La question de l'éligibilité de Ousmane Sonko est agitée par certains. Mais, en réalité, sa condamnation définitive dans l'affaire Mame Mbaye Niang a été effacée par la loi d'amnistie de 2024. La recevabilité de l'affaire en rabat d'arrêt devant la Cour suprême se comprend dans le sens où l'amnistie ne préjudicie pas aux droits des tiers à une réparation.
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En effet, dans cette affaire de diffamation qui a empêché sa candidature en 2024, Ousmane Sonko est condamné à payer 200 millions de F CFA au ministre Mame Mbaye Niang. Donc si l'action publique de l'infraction est devenue inexistante avec la loi d'amnistie qui est une amnésie juridiquement organisée sur les faits visés, considérés qu'ils sont comme n'ayant jamais été commis ; l'action civile quant à elle subsiste.
Comment analysez-vous les divergences apparues au sein de l'exécutif entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre, Ousmane Sonko, autour de la gestion de la coalition « Diomaye Président » ?
Il est vrai que des divergences entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko sont apparues de manière explicite dans l'espace public. Le duo Diomaye-Sonko est en effet traversé par une rivalité relativement à un positionnement politique pour l'élection présidentielle de 2029. Mais, cette compétition entre les deux fractions du pouvoir exécutif aurait pu être évitée en tirant les leçons de l'histoire et de la culture politiques sénégalaises quant aux difficultés d'avoir un pouvoir bicéphale, depuis la crise du 17 décembre 1962, au sortir de laquelle le Président Senghor avait construit un pouvoir monolithique par le truchement de la Constitution du 7 mars 1963.
Au-delà de cette crise, on peut observer que toute l'histoire politique du Sénégal a été finalement une histoire de la dualité : Blaise Diagne/François Carpot ; Blaise Diagne/Lamine Guèye ; Lamine Guèye/Léopold Sédar Senghor ; Léopold Sédar Senghor/Mamadou Dia ; Léopold Sédar Senghor/Abdoulaye Wade ; Abdou Diouf/Abdoulaye Wade ; Abdoulaye Wade/Moustapha Niasse ; Abdoulaye Wade/Idrissa Seck ; Abdoulaye Wade/Macky Sall ; Macky Sall/Ousmane Sonko, entre autres.
Il aurait été plus judicieux pour Ousmane Sonko d'occuper le poste de président de l'Assemblée nationale après les élections législatives qu'il a remportées brillamment sous la bannière du PASTEF dont il a conduit la liste, obtenant 130 députés sur 165. Ainsi détiendrait-il le pouvoir législatif, et le Président Bassirou Diomaye Faye, le pouvoir exécutif. La séparation des pouvoirs aidant, personne ne serait le chef de l'autre. Parce qu'à la vérité, le Président Bassirou Diomaye Faye a été élu au suffrage universel direct, avec 54,28% des voix.
Il n'a pas été élu par le PASTEF mais par tous les Sénégalais ; et dès l'instant qu'il a prêté serment conformément à l'article 37 de la Constitution, il a un titre de légalité et de légitimité pour gouverner le temps du mandat qui est de 5 ans. Un Premier ministre technocrate aurait pu être nommé. Ce qui permettrait au duo Diomaye-Sonko de se concerter constamment avec le Premier ministre, coordonnant l'action du Gouvernement avec le soutien de l'Assemblée nationale.
Quel impact cette divergence au sommet peut-elle avoir sur le fonctionnement de l'État ?
Dans l'architecture juridique et institutionnelle du Sénégal, le président de la République a des pouvoirs exorbitants et personne ne peut être son chef. Dès lors, il y a une contradiction entre la structuration institutionnelle et la situation politique, qui fait de Ousmane Sonko le leader du PASTEF. Ces dissensions se sont exacerbées après le meeting du 8 novembre 2025, lorsque le Président du PASTEF a rejeté toute possibilité de remplacer la Coordonnatrice de la coalition Diomaye Président, Madame Aïssatou Mbodj.
Pour Ousmane Sonko, toutes les forces politiques de la majorité présidentielle et de la majorité parlementaire doivent graviter autour du PASTEF dont il est le chef unique. Mais le Président Diomaye Faye a choisi une autre perspective, en destituant Madame Aïssatou Mbodj et en la remplaçant par Madame Aminata Touré pour réorganiser et dynamiser sa coalition.
Il entend ainsi avoir un appareil politique propre pour porter ses ambitions de pouvoir. Si cette compétition au sommet devait déboucher sur une crise politique, cela aurait des conséquences graves sur le fonctionnement de l'État, sur la gestion des affaires publiques dans l'intérêt des Sénégalais. En effet, toutes les énergies seraient mobilisées dans ce conflit fratricide plutôt que pour relever les défis du développement.
Quelle analyse faites-vous du divorce politique entre l'ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, et son ancien protégé, Barthélémy Dias ?
La séparation entre Khalifa Ababacar Sall et Barthélémy Dias est liée à la présidentielle de 2024. En effet, Khalifa Sall lors de cette élection a obtenu un faible score de 69 760 voix, soit 1,56% des suffrages exprimés. Ce résultat est lié au fait qu'il y a eu un détournement référendaire de l'élection présidentielle comme s'il s'agissait de voter pour ou contre la continuité du régime du Président Sall ; d'où la victoire au premier tour de l'opposant Bassirou Diomaye Diakhar Faye avec 54,28% des voix.
Amadou Ba, le candidat de la majorité Benno Bokk Yaakaar obtient 35,79% des voix. Les deux candidats arrivés en tête totalisent donc 90,07% des suffrages exprimés, sur un total de 19 candidats. L'élection a donc été fortement polarisée dans un choix décisif entre changement et continuité, d'autant plus que les institutions démocratiques et l'État de droit avaient été mises à rude épreuve, et la violence politique avait atteint un niveau élevé. Le bas score obtenu par Khalifa à la présidentielle a fragilisé sa posture au sein de Taxawu Senegaal.
Elu maire de Dakar sous la bannière de la coalition Yewwi Askan Wi, deux ans auparavant, ce faible score de Khalifa a donc, favorisé la montée de Barthélémy Dias. C'est ainsi qu'il s'est positionné pour diriger la coalition Samm Sa Kaddu lors des élections législatives. Mais les dynamiques à l'oeuvre depuis l'élection présidentielle se sont confirmées d'où le score faible de cette coalition qui a obtenu trois sièges à l'Assemblée nationale. Car l'électorat est resté cohérent dans son choix, en conférant une majorité confortable à PASTEF qui a engrangé 130 sièges sur 165, avec 54,96% des suffrages exprimés.
Que vous inspire la forte mobilisation lors de la marche organisée par le Front pour la défense de la démocratie et de la République, le 31 octobre dernier. Peut-on parler de fin de l'Etat de grâce ?
La mobilisation réussie du Front pour la défense de la démocratie et de la République est à mettre à l'actif de l'opposition. Le contexte de cette manifestation a été déterminant.
En effet, la situation économique et sociale particulièrement difficile en raison du coût élevé de la vie, les nombreuses personnes ayant perdu leurs emplois à cause des rationalisations organisationnelles et financières initiées par les nouveaux gouvernants, l'augmentation des charges fiscales, la pression fiscale exercée sur les entreprises, l'attente relativement longue dans la réalisation des promesses faites, de même que certaines pratiques autoritaires, tout comme les critiques formulées par rapport aux procédures relatives à la reddition des comptes, ont été autant de facteurs ayant favorisé la réussite de cette manifestation.
Selon vous, les actions menées par le régime en place depuis cette manifestation répondent-elles à ces préoccupations ?
Le pouvoir semble s'être inscrit dans un travail d'ajustement par rapport à cette donne, d'où notamment la réduction du prix des denrées de première nécessité et des prix du carburant. Mais au-delà de la situation conjoncturelle, le pouvoir profite encore, peut-être pas d'un état de grâce, mais d'un temps d'observation, en ce sens que tous les pouvoirs ont été octroyés aux gouvernants. Ils ont donc tous les leviers d'action en main.
Généralement, quand le peuple sénégalais qui est très mature élit un nouveau pouvoir, non seulement il lui donne les moyens de gouverner mais lui laisse également un temps appréciable pour faire ses preuves. Mais si les mêmes pratiques autoritaires et clientélaires se perpétuent, alors, le capital de sympathie et de confiance du régime s'érode ; et les forces sociopolitiques se remobilisent pour défendre les valeurs et principes démocratiques.
C'est cela qui donne l'impression que la démocratie sénégalaise est une oeuvre de Sisyphe, un recommencement perpétuel. Les nouveaux gouvernants n'ont pas encore atteint ce seuil critique ; ce qui limite pour le moment la portée du travail de l'opposition.
Quels impacts ces différents événements pourraient avoir sur les prochaines échéances électorales, notamment les élections locales prévues en 2027 ?
Les élections locales ont souvent été un étalon d'appréciation des résultats de l'élection présidentielle à venir. En effet, après les nombreuses dérives du Président Wade qui culminent avec le boycott des élections législatives de juin 2007 par l'opposition significative ; celle-ci se mobilise à travers le Front Siggil Senegaal qui deviendra Benno Siggil Senegaal, organise les Assises nationales et remporte toutes les grandes villes aux élections locales du 22 mars 2009.
À partir de ce moment, le régime du Président Wade est en déclin, expliquant l'ingénierie politicienne mobilisée à travers la loi sur le ticket présidentiel qui voulait réduire la majorité au premier tour à 25%, là où le Président Abdou Diouf avait perdu au premier tour en 2000, avec 41,30% des suffrages exprimés.
Cette loi scélérate sera vigoureusement rejetée par les Sénégalais le 23 juin 2011, avant que le Président Wade ne soit défait par les urnes à la présidentielle de 2012 ; sa candidature ayant été considérée comme anticonstitutionnelle par une frange importante de la population, et lui-même ayant affirmé qu'il avait verrouillé la Constitution à deux mandats, avant de se dédire, à travers une formule tout aussi célèbre que fatale : « Ma waxoon waxeet » (Je l'ai dit je me dédis).
De même, les élections locales du 23 janvier 2022 ont été un test pour la présidentielle de 2024. En effet, l'opposition notamment à travers la coalition Yewwi Askan Wi, avait réalisé un score fort appréciable. En effet, cette coalition avait obtenu dans les communes 717 001 voix soit 24,70% des suffrages exprimés contre 1. 224. 365 voix au profit de Benno Bokk Yaakaar.
Dans les départements et villes où Yewwi Askan Wi s'était investie, la coalition obtient 31,84% des voix et Benno Bokk Yaakaar 37,42%. Yewwi Askan Wi remporte les départements de Keur Massar, Rufisque, Mbacké, Bignona, Oussouye et Ziguinchor, de même que les villes de Dakar, Rufisque, Guédiawaye et Thiès.
Pour les élections locales de 2027, elles seront âprement disputées entre le pouvoir et l'opposition. Mais il y a également la compétition qui se précise de plus en plus entre le PASTEF et la coalition Diomaye Président. Ces deux pôles organisations politiques appartiennent certes à la même majorité, mais le rapport de force entre les deux pourrait être une sorte de primaire entre le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye et son Premier ministre, Ousmane Sonko, Président du PASTEF dans la perspective de l'élection présidentielle de 2029.