Ile Maurice: Le retour des vieux démons

Trente-quatre minutes. Un seul intervenant. Et, au bout, toujours la même question suspendue : partir ou rester. La conférence de presse de Paul Bérenger n'a pas apporté la clarification que le pays attendait. Elle a prolongé un feuilleton politique dont l'utilité publique devient de plus en plus discutable, au regard des urgences économiques et sociales.

Sur le fond, Bérenger est resté évasif. Le leader du MMM a longuement expliqué, argumenté, contextualisé. Mais il n'a tranché sur rien. Ni sur son avenir personnel ni sur celui de son parti au sein de l'Alliance du changement. Tout est renvoyé à samedi, au Comité central. Encore du temps gagné. Encore du suspense entretenu.

La question des Finances reste le coeur apparent du désaccord. Paul Bérenger répète qu'il n'est pas sain, pour le pays, que le Premier ministre cumule cette fonction. Il dit n'avoir jamais voulu ce portefeuille pour lui-même, mais pour débloquer la situation vu qu'il existe un nombre maximum de ministres (dont lui-même sans portfolio - un ministère dont le public ne comprend pas l'utilité). Il avance désormais un nom, celui de Reza Uteem, qu'il juge compétent. Mais chacun sait que l'accord politique scellé avant le scrutin était clair : les Finances reviennent au Parti travailliste. Navin Ramgoolam n'a fait que rappeler cette réalité.

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Dès lors, l'argument institutionnel - la limite constitutionnelle de 25 ministres - ressemble davantage à un écran de fumée qu'à un véritable point de blocage. Le vrai sujet est ailleurs : il s'agit d'un rapport de force, d'une bataille d'influence, d'une lutte sur le périmètre réel du pouvoir dans un gouvernement issu d'un 60-0 historique.

C'est précisément là que le parallèle avec le passé devient troublant. Le 17 novembre 2024, au lendemain de ce troisième 60-0, l'express mettait en garde, dans son éditorial, contre le risque majeur de ce type de victoire absolue : l'implosion interne. L'histoire mauricienne est éloquente. En 1983 comme en 1997, des alliances sorties triomphantes des urnes se sont disloquées non sous la pression de l'opposition, mais sous le poids des ego, des soupçons et des calculs personnels.

Aujourd'hui, Paul Bérenger donne, volontairement ou non, l'impression de rejouer une partition ancienne. À force de rappeler les dysfonctionnements, de pointer des cercles d'influence autour du Premier ministre, de dénoncer des lenteurs et des blocages, il semble tester une limite. Jusqu'où peut-il aller sans provoquer la rupture ? Certains y voient une tentative à peine voilée de provoquer une révocation politique, comme en 1997, afin de se repositionner en victime d'un pouvoir sourd aux exigences de réforme, voire aux allégations de corruption.

Mais le contexte a changé. Navin Ramgoolam ne paraît nullement disposé à offrir cette sortie sur un plateau. Il prend acte du désaccord, il l'assume et il laisse le temps jouer contre son allié encombrant. En refusant la dramatisation immédiate, il renvoie Paul Bérenger à ses propres responsabilités : soit rester et assumer la solidarité gouvernementale, soit partir clairement, sans mise en scène. Le Ramgoolam de 2026 s'est assagi et n'agit plus comme celui de 1997 !

Le problème, c'est que ce jeu du clair-obscur fatigue. Les électeurs qui ont massivement voté pour le changement en 2024 n'ont pas donné un blanc-seing pour assister, mois après mois, à des bras de fer au sommet. Ils attendaient des réponses sur le coût de la vie, la sécurité, la lutte contre la drogue et la corruption, la dette, la gouvernance, la réforme électorale ellemême. Or, le feuilleton politique finit par donner le sentiment d'un pouvoir absorbé par ses équilibres internes, déconnecté des priorités quotidiennes.

L'ironie est cruelle. Le MMM, longtemps porteur d'un discours de rigueur institutionnelle et de moralisation de la vie publique, se retrouve au centre d'une séquence perçue comme tacticienne. À force de nuances, de silences calculés et de rendez-vous différés, la posture peut apparaître moins comme une exigence de principe que comme une hésitation stratégique.

Le troisième 60-0 était une chance rare. Il portait en lui la promesse d'une gouvernance apaisée, efficace, tournée vers l'essentiel. Il portait aussi, comme on l'écrivait, un risque immense, celui de finir en eau de boudin, victime des mêmes démons que par le passé. La conférence de presse de Paul Bérenger n'a pas dissipé ce risque. Elle l'a ravivé.

Le pays n'a pas besoin d'un suspense permanent. Il a besoin de clarté, de cohérence et de décisions assumées. À trop vouloir maîtriser le tempo politique, on finit parfois par perdre le sens du moment historique. Et l'histoire, à Maurice, a montré qu'elle ne pardonne pas longtemps les occasions manquées.

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