Un simple courrier déchire le voile des convenances politiques au Cameroun. Joseph Espoir Biyong, sixième adjoint au maire de Douala 5e, est entré en conflit direct avec les autorités après avoir publiquement adressé une « Lettre Ouverte » à Issa Tchiroma Bakary, le désignant comme le « président élu de la République » et célébrant son « engagement inébranlable ».
Cet acte de soutien public à la figure de proue de l'opposition, qui conteste farouchement la réélection de Paul Biya en octobre 2025, lui a valu une convocation par le préfet du Wouri à la fin de l'année dernière. Une sanction administrative qui illustre l'extrême sensibilité du pouvoir face à toute légitimation de son rival.
L'affaire s'enracine dans la crise post-électorale la plus vive que le pays ait connue depuis des années. Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre de Paul Biya passé à l'opposition, a immédiatement revendiqué une « victoire claire » après le scrutin du 12 octobre 2025, promettant de publier des résultats détaillés par région. Le Conseil constitutionnel a pourtant proclamé la victoire de Paul Biya avec 53,66% des voix, contre 35,19% pour Tchiroma.
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Un décalage qui a jeté de l'huile sur le feu. Le candidat du Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC) a dénoncé une « mascarade » et une fraude massive, affirmant avoir, selon son propre décompte, remporté plus de 54% des suffrages.
Les conséquences n'ont pas tardé. Le pays a basculé dans la contestation violente. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes, notamment à Douala et dans le fief de Tchiroma à Garoua, réprimées par les forces de l'ordre. Des affrontements ont fait plusieurs morts et blessés parmi les civils.
L'opposant a même affirmé que son domicile était la cible d'un assaut, clamant une détermination inflexible : « Tuez-moi si vous voulez, mais je libérerai ce pays ». Cette répression a suscité l'inquiétude de la communauté internationale. L'Union européenne et la France ont exprimé leur « profonde préoccupation », appelant à la retenue, à un dialogue constructif et à la libération des détenus arbitraires.
Dans ce climat de forte polarisation, la lettre du maire adjoint Joseph Biyong prend une résonance particulière. En qualifiant Tchiroma de « président élu » et en saluant son appel à un « changement de régime », il franchit une ligne rouge aux yeux du pouvoir en place.
Son geste symbolise le fossé de légitimité politique qui fracture désormais le pays : d'un côté, la légitimité institutionnelle de Paul Biya, confirmée par les instances officielles ; de l'autre, une légitimité contestataire et populaire qui se cristallise autour d'Issa Tchiroma, perçu par ses partisans comme le véritable vainqueur des urnes.
Alors que Tchiroma, dans un message de nouvel an, a réaffirmé avec foi sa victoire et promis que « l'heure approche » pour le changement, l'épisode de la lettre ouverte pose une question cruciale. Dans un environnement où la contestation est étouffée, la simple expression d'un soutien politique peut-elle devenir un acte de résistance, annonciateur d'une fracture plus profonde au sein même des institutions locales ?