La prolongation de l'«African Growth and Opportunity Act» jusqu'en 2028 ouvrirait de nouvelles perspectives pour les pays africains exportateurs, dont Maurice, dans un contexte géostratégique sensible.
Le Congrès américain a adopté, le lundi 12 janvier, une mesure prorogeant l'African Growth and Opportunity Act (AGOA) jusqu'au 31 décembre 2028. Ce projet de loi doit désormais être examiné par le Sénat avant son adoption définitive.
L'AGOA pourra ainsi consolider les relations économiques entre les États-Unis et les pays d'Afrique subsaharienne. Mise en place en 2000, elle a favorisé le commerce et l'investissement, tout en promouvant le respect des droits de l'homme, le pluralisme politique et la lutte contre la corruption.
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L'AGOA avait initialement été renouvelée pour dix ans, avant d'expirer le 30 septembre 2025. Elle se distingue par des critères d'éligibilité très stricts. Ainsi, les pays bénéficiaires doivent se soumettre à des contrôles annuels garantissant le respect de l'état de droit, des droits de propriété intellectuelle et de l'accès au marché, tout en ne violant pas les intérêts sécuritaires ou la politique étrangère américaine. Une absence prolongée de l'AGOA créerait un vide que des acteurs «malveillants», comme la Chine et la Russie, chercheraient à combler.
Le contexte géostratégique renforce son importance car l'Afrique abrite 30 % des ressources minérales critiques dans le monde et Pékin y a déjà investi entre USD 8 et 10 milliards pour contrôler ces chaînes d'approvisionnement essentielles. La prolongation de l'AGOA constitue donc un outil précieux pour sécuriser à long terme les intérêts économiques et stratégiques des États-Unis.
Le projet de loi H.R. 6500, appelé AGOA Extension Act, offre ainsi une prolongation de trois ans, qui permet aux entreprises américaines de planifier leurs importations depuis l'Afrique subsaharienne et de renforcer les chaînes d'approvisionnement locales, tout en laissant le temps au Congrès de travailler sur une réforme plus durable du programme. La Maison Blanche met également en avant ses efforts pour la stabilité régionale.
Ainsi, le président Trump a récemment oeuvré pour la paix entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), tout en annonçant un partenariat stratégique avec la RDC pour le développement des minéraux critiques.
Tout cela protège et renforce les intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires des États-Unis, en lui garantissant l'accès aux ressources essentielles et en limitant l'influence de puissances étrangères sur le continent africain. Les opérateurs locaux suivent cette évolution de près. Ajay Beedasee, entrepreneur textile et président de la SME Chamber, estime que le renouvellement de l'AGOA serait une bonne nouvelle.
«Nous attendions la prolongation. Cela permettra de relancer les exportations vers le marché américain. Nous suivons la situation de près et tout semble en bonne voie. L'accès à ce marché soutient non seulement les entreprises et l'emploi, mais constitue également un atout pour l'économie. Cela pourrait aussi encourager les investisseurs à s'implanter à Maurice.»
De son côté, Sunil Boodhoo, ancien directeur du commerce international au ministère des Affaires étrangères, considère que la prolongation de l'AGOA pour trois années supplémentaires est une bonne nouvelle, dans le contexte où l'administration américaine utilise les droits de douane comme outil pour réduire le déficit commercial, augmenter les recettes et relocaliser les investissements aux États-Unis.
Cette prolongation, explique-t-il, offrirait aux acheteurs américains la certitude et la prévisibilité que les importations en provenance des pays bénéficiaires de l'AGOA ne seraient pas soumises à des droits de douane supplémentaires, au-delà du droit de douane réciproque de 15 %. De plus, vu que les importations de concurrents tels que la Chine, l'Inde, le Vietnam et le Bangladesh sont soumises à des droits de douane plus élevés, les produits mauriciens bénéficieraient d'un avantage concurrentiel plus attractif pour les acheteurs américains.
Multiplier les contacts
Par ailleurs, la dérogation concernant les tissus provenant de pays tiers est maintenue, ce qui permettrait de s'approvisionner auprès de fournisseurs les plus compétitifs. Sunil Boodhoo considère donc que les acheteurs américains pourraient envisager d'accroître leurs importations des pays éligibles à l'AGOA. Il insiste également sur la nécessité pour Maurice de redéfinir ses stratégies de marketing et de promotion commerciale, et de multiplier les contacts avec les acheteurs américains afin de tirer le meilleur parti de cette prolongation.
En ce qui concerne les critères de l'AGOA, ils sont maintenus dans le projet de loi, incluant les conditions du marché, l'état de droit, le pluralisme politique, la non-violation de la politique étrangère américaine, la suppression des obstacles aux biens et aux investissements américains, et le respect des droits des travailleurs. Il souligne que le respect de ces critères est essentiel pour conserver l'éligibilité de Maurice.
Bien que la plupart n'aient jamais été contestés, la question des droits des travailleurs devient de plus en plus préoccupante, notamment après qu'une entreprise mauricienne a été pointée du doigt pour non-respect des droits des travailleurs étrangers. Il est donc impératif de corriger rapidement toute lacune relevée dans les rapports américains.
Un rapport de l'organisation non gouvernementale américaine Transparente a révélé que certains travailleurs étrangers à Maurice vivaient dans de mauvaises conditions et étaient trompés par des agences de recrutement. Bien que le gouvernement et le secteur privé aient pris des mesures correctives, celles-ci restent insuffisantes.
Par ailleurs, Sunil Boodhoo considère qu'un autre facteur pourrait rendre Maurice inéligible aux avantages de l'AGOA : le statut de pays à revenu élevé selon la Banque mondiale. Tout pays dont le revenu national brut par habitant est supérieur ou égal à USD 13 900 devient inéligible.
Maurice avait atteint ce statut en 2019, mais la contraction de 15 % du PIB en 2020, liée au Covid-19, l'avait fait retomber dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Aujourd'hui, le pays se rapproche à nouveau du statut de pays à revenu élevé, ce qui pourrait entraîner une sortie de l'AGOA avant 2028, malgré la période transitoire de deux ans.
Selon le processus législatif aux États-Unis, le projet de loi doit encore être voté au Sénat, après avoir été adopté à une large majorité à la Chambre des représentants (340 voix contre 54). Étant donné le soutien bipartisan traditionnel à l'AGOA, il est raisonnable de penser qu'il sera adopté par le Sénat. Si des amendements sont apportés, une commission mixte examinera le texte avant qu'il ne soit transmis au président des États-Unis pour signature dans un délai de dix jours.
Le président dispose d'un droit de veto, mais il est peu probable qu'il l'exerce dans ce cas. La prolongation de l'AGOA apportera donc une prévisibilité et rétablira la confiance des acheteurs américains pour les trois prochaines années.
Cependant, trois ans constituent une période trop courte pour attirer de nouveaux investisseurs souhaitant produire spécifiquement pour le marché américain dans le cadre de l'AGOA. Sunil Boodhoo estime donc qu'il est nécessaire de profiter de cette période de transition pour conclure un partenariat stratégique avec les États-Unis, à l'échelle continentale, régionale ou sous-régionale.
Les événements récents rappellent que l'AGOA ne peut pas durer éternellement. Maurice a besoin d'un accord fondé sur des bases juridiques solides et conformes aux règles de l'Organisation mondiale du commerce, couvrant les secteurs clés de l'économie et offrant des bénéfices tant pour les États-Unis que pour l'Afrique, à l'image de l'Accord de partenariat économique avec l'Union européenne.
Enfin, précise-t-il, la prolongation de l'AGOA ne change rien dans l'immédiat. Les exportations vers les États-Unis resteront soumises au droit de douane réciproque de 15 %. Cette prolongation vise surtout à rassurer les acheteurs américains quant à l'absence de droits supplémentaires. En revanche, si l'AGOA n'était pas prolongée, le droit de la nation la plus favorisée (NPF) pourrait s'ajouter, augmentant considérablement les taxes. Par exemple, le droit NPF sur les vêtements synthétiques est de 30 %, ce qui porterait le droit de douane effectif à 45 %.
Au final, l'ancien directeur du commerce international au ministère des Affaires étrangères considère qu'il est peu probable que la prolongation de l'AGOA crée de nouvelles opportunités commerciales, ce qui n'a jamais été le cas par le passé. Les exportations vers les États-Unis sont même en baisse. L'AGOA servira surtout à maintenir les exportations actuelles.
Cependant, si Maurice parvient à conclure un accord de partenariat global avec les États-Unis, cela pourrait créer un écosystème différent, plus propice à l'attraction des investissements et à l'accroissement des échanges commerciaux.