Afrique de l'Ouest: Sahel - Brigade CEDEAO contre le terrorisme

analyse

D'après le décompte de la CEDEAO, plus de 450 attaques ont été répertoriées en 2025, en Afrique de l'ouest. Elles ont causé près de 1900 morts, en plus des déplacements dramatiques de populations. Réunis, le 15 décembre 2025, à Abuja, lors de leur 68e Sommet, les chefs d'État et de Gouvernements ont décidé de mettre fin aux attaques du JNIM, de l'EIGS et de Boko Haram avec sa dissidence, Lakurawa. Pour ce faire, ils vont mettre sur pied une brigade de 1 650 militaires, d'ici fin 2026. Dans l'immédiat ils allouèrent 2,85 millions de dollars à chacun des cinq pays côtiers les plus touchés par le terrorisme : Bénin, Côte-d'Ivoire, Ghana, Nigeria et Togo.

L'espace CEDEAO et ses voisins de l'AES endurent des attaques terroristes et des violences armées, entraînant morts, déplacements de populations, perturbant les économies locales et fragilisant la stabilité politique des États. Cette tension sécuritaire est particulièrement perceptible au Mali, qui subit un embargo partiel en carburant de la part du JNIM, depuis début septembre 2025. Cette pénurie des hydrocarbures bouleverse la vie quotidienne de populations, paralyse les activités et provoque des famines, surchauffant le climat social et politique du pays. La situation nourrit aussi la crise humanitaire car les acteurs engagés dans les secours sont aussi paralysés par cette pénurie de carburant. Les restrictions de mouvement, des braquages et des contrôles illégaux ont conduit à suspendre certaines opérations de secours.

Une brigade régionale.

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Pour enrayer cette dégradation de la situation, la CEDEAO a annoncé, dès l'ouverture de son 68e Sommet, la création d'une brigade antiterroriste de 1 650 militaires, d'ici fin 2026. La future structure bénéficiera d'un appui de systèmes de renseignement intégrés et d'opérations frontalières coordonnées. La CEDEAO affirme mettre l'accent sur le lien entre sécurité, gouvernance, éducation, emploi et résilience communautaire. Cet attelage serait efficace pour s'attaquer aux causes fondamentales de l'extrémisme. Cette brigade régionale sera également chargée de prévenir les changements anticonstitutionnels. La CEDEAO avait encore frais dans sa mémoire le coup d'État en Guinée-Bissau, survenu le 26 novembre 2025, ainsi que le putsch manqué du 7 décembre 2025 au Bénin. Enfin, elle aura à contrer toute dynamique de déstabilisation de la sous-région. Elle complètera les dispositifs existants tels les forces multinationales déployées dans certaines zones sensibles, tout en veillant à une meilleure coordination entre les différentes parties prenantes. Aussi sera-t-elle conçue pour intervenir dans de brefs délais, dans l'ensemble de la sous-région, et renforcer la sécurité collective.

Il y eut des précédents :

- L'initiative d'Accra, créée en 2027, avait déjà pris son envol avec les "opérations Koudanlgou[i] " I, II, III et IV, ayant eu lieu entre 2018 et 2021. Koudanlgou IV, menée du 21 au 27 novembre 2021, a été menée, conjointement, par 5728 membres des Forces de défense et de sécurité (FDS) du Burkina Faso (2050 soldats), du Ghana (1851), de Côte-d'Ivoire (800) et du Togo (969). De grands moyens ont été déployés: 881 engins roulants et six vecteurs aériens. Le bilan : interpellation de plus de 300 suspects, dont plusieurs déjà recherchés par la police ; 53 armes à feu et des munitions, des explosifs, de la dynamite utilisée pour la fabrication d'engins explosifs improvisés (EEI), des stupéfiants, des champs de drogue, des EEI désamorcés et, enfin, des embuscades déjouées. Lors de la III, 700 personnes ont été arrêtées et des armes saisies.

Le budget de l'Initiative d'Accra était de 550 millions de dollars soit 275 milliards de FCFA, pour un contingent de 10 000 soldats[ii]. En novembre 2023, elle était sensée augmenter sa voilure. Les réticences des trois États, qui allaient créer, en septembre 2023, l'Alliance des États du Sahel, l'avaient plombée. La CEDEAO s'était remise à l'ouvrage, en août 2025, annonçant la mise sur pied :

- d'une brigade antiterroriste à déploiement rapide forte de 260 000 hommes afin de renforcer la lutte contre le terrorisme dans la sous-région. Ce projet nécessite un financement annuel de 2,5 milliards de dollars. On peut considérer que c'est cette initiative qui a débouché sur l'annonce de la création de la brigade antiterroriste de 1 650 militaires, avec des ambitions plus réduites. La CEDEAO avait alors expliqué que cette brigade viendrait compléter la Force en attente de l'Union africaine, dans le cadre de l'Architecture africaine de paix et de sécurité. L'organisation avait souligné que le Sahel était devenu l'épicentre du terrorisme mondial, représentant 51% des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024.

Mobilisation de ressources et défi de la coopération avec l'AES.

En juillet 2024, la CEDEAO estimait avoir besoin de 481 000 dollars pour la mobilisation de 1 500 soldats[iii]. Cela donne une idée du coût de la future brigade. Comment sera-t-elle financée, ces chiffres étant énormes ? Sur ce sujet, le ministre des Finances du Nigeria déclarait en2024 que ces chiffres soulignent la gravité de la tâche. Pour lui, il est impératif d'examiner, de manière critique, toutes les options en tenant compte des défis actuels de la sous-région et des préoccupations financières des États membres. Il a suggéré que chaque État pourrait y contribuer, proportionnellement à ses ressources.

Tout aussi titanesque est la coopération avec l'AES. Épicentre du terrorisme et point de passage des divers trafics illicites, elle est, forcément concernée par cette future brigade, bien que non partie intégrante. La Conférence a donc instruit la Commission de la CEDEAO de maintenir et d'intensifier ses efforts de coopération avec ces trois pays. Le hic est que la future brigade, va lutter contre les changements inconstitutionnels. Or ces pays sont, justement, dirigés par des régimes issus de coups d'État. Le risque est grand qu'ils rallument les mêmes méfiances que celles affichées entre novembre 2022 et 2023, qui avaient plombé les ailes de l'Initiative d'Accra. En effet, la CEDEAO repose sur un principe d'interdépendance fonctionnelle.

Cette coopération va se heurter contre une barrière psychologique, idéologique et politique. Et pourtant, le partenaire stratégique de l'AES, la Russie, et les États-Unis d'Amérique incitent les deux organisations à surmonter ce genre de divergences pour combattre le vrai drame qui se joue dans la région. Lors d'échanges au cours du Forum de partenariat Russie-Afrique, organisé au Caire, en Égypte, du 19 au 20 décembre 2025, le chef de la diplomatie russe, Serguei Lavrov, a eu des discussions avec le président de la Commission de la CEDEAO, Omar ALieu Touray. Lavrov aurait été direct : face aux attaques armées, à la circulation des groupes terroristes et à l'instabilité des frontières, un minimum de dialogue entre l'AES et la CEDEAO s'impose.

À ses yeux, la priorité doit être donnée à des échanges pragmatiques, orientées vers des réponses concrètes aux menaces terroristes. Lavrov insiste sur l'identification d'actions conjointes pour contrer l'insécurité au Sahel, sans considération institutionnelles, jugées secondaires au regard de l'urgence sécuritaire. En dépit de la séparation entre AES et CEDEAO, les réalités géographiques et sécuritaires demeurent. Les groupes terroristes opèrent d'un pays à l'autre, rendant illusoire toute réponse strictement nationale ou limité à un seul bloc. Quasi-simultanément, [iv]les États-Unis exhortent les États du Sahel et leurs voisins côtiers d'Afrique de l'Ouest à mettre de côté leurs différends et à chercher à apporter une réponse coordonnée au terrorisme. Par ailleurs, selon leur entendement, cette réponse doit être respectueuse de l'État de droit et des Droits humains. Elle se fera aussi par la coopération militaire et le partage de renseignement.

Ces recommandations ont été communiquées par leur ambassadeur aux Nations-Unis, Mike Waltz, le 23 décembre 2025, soit trois jours après l'appel de la Russie. Auparavant, le 07 août, la représentante américaine par intérim aux Nations-Unis, Dorothy Shea, a lancé le même appel.[v] Elle a salué l'action du Bureau des Nations-Unis pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS) pour sa médiation entre les parties, en particulier dans les dossiers économiques, politiques et sécuritaires qui divisent la région. En août 2025, le représentant permanent adjoint de la Russie auprès de l'ONU, Dimitri Tchoumakov, a lancé un appel pour un soutien mondial en faveur de l'AES, afin de lutter plus efficacement contre le terrorisme. Quatre mois plus tard, c'était au tour de son collègue malien, Issa Konfourou, d'en appeler à une relance sincère de la coopération régionale et internationale dans cette lutte.

La création de la brigade régionale de la CEDEAO va-t-elle la rapprocher de l'AES ? La partie ne sera pas facile. La tentative, avortée, de coup d'État au Bénin, a révélé la profondeur des fissures entre les deux parties, qui se sont violemment affrontées par réseaux sociaux interposés[vi].

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