Afrique: Hamza Boukari,chercheur-essayiste - « Fanon est un penseur intégral et transversal »

15 Janvier 2026
interview

À partir de Frantz Fanon, Hamzat Boukari, essayiste et chercheur engagé sur les questions de pensée critique et de décolonisation, propose une lecture exigeante, sans révérence molle. L'oeuvre et la pensée du psychiatre martiniquais y sont interrogées à l'aune du présent. Il s'agit, entre autres, de décolonisation inachevée, de violences intériorisées, des impasses politiques.

Cent ans après sa naissance et 65 ans après sa mort, pourquoi Frantz Fanon demeure-t-il une référence intellectuelle et politique incontournable ?

Fanon demeure une référence, car ses combats et ses idées sont toujours utiles dans le monde actuel. Le colonialisme, le racisme et les différentes formes de prédation économique, culturelle et politique qu'il combattait continuent d'agir. Ses livres restent également des ressources pour comprendre les enjeux contemporains et les rapports de force.

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Fanon est souvent lu comme un penseur de la violence. N'est-ce pas une lecture réductrice de son œuvre ? Oui, Fanon était médecin psychiatre. Il avait une théorie de la violence, en contexte colonial, qui est souvent mal comprise. Il a eu aussi un engagement concret dans la guerre de libération du peuple algérien. Il a porté l'idée d'une violence révolutionnaire qui est la base des mouvements de résistance dans un contexte historique précis. Ce n'est pas tant la violence, mais l'éthique de la libération et le sens du rapport de force qui l'animent quand il souligne que le colonialisme ne recule que devant une violence révolutionnaire.

La question de la désaliénation, centrale chez Fanon, peut-elle encore structurer des politiques publiques dans les États africains contemporains ?

Oui, nous avons besoin de ministères de la décolonisation dans nos États africains contemporains pour mener des politiques publiques de nature fanonienne. Il ne peut pas y avoir d'avancée durable sans ce travail de déracinement du cadre colonial.

Que signifie, selon vous, « Continuer Fanon » aujourd'hui ?

Continuer Fanon, c'est l'étudier davantage, le traduire dans des réformes dans les domaines de la santé, de l'organisation des espaces et des luttes sociales. C'est aussi développer une diplomatie révolutionnaire et panafricaine.

Fanon écrivait que chaque génération devait découvrir sa mission et l'accomplir ou la trahir. Quelle serait celle de la génération africaine actuelle ?

La génération africaine actuelle doit déjà reprendre le flambeau des précédentes générations sans se brûler les ailes en allant se perdre dans les déserts et les mers. Elle doit exiger et prendre le pouvoir. Pour cela, elle doit se former. Elle doit faire du panafricanisme un réel projet de solidarité et de libération collectives qui ne mette personne de côté.

La pensée fanonienne peut-elle éclairer la reconfiguration géopolitique actuelle marquée par l'émergence des Brics ?

Oui, sans doute. Mais c'est surtout dans la nécessité pour l'Afrique de construire son propre modèle que la pensée fanonienne peut nous éclairer. L'unité africaine est la seule voie qui puisse donner à notre continent un véritable poids dans le cadre de cette reconfiguration.

Peut-on parler d'un retour de Fanon dans les débats intellectuels africains ?

Le colloque du Musée des civilisations noires a montré la centralité de Fanon. Nous devons poursuivre, car Fanon est un personnage utile dans les sciences et les humanités, dans la réflexion et la recherche en droit, géopolitique, médecine, littérature. Fanon est un lieu de savoirs.

Où en sommes-nous aujourd'hui dans la décolonisation des savoirs ?

Justement, nous sommes en plein dans ce processus. Langues, histoire, pensées, méthodologies, épistémologies, etc. Nous sommes dans le vaste chantier de la renaissance africaine. Comment éviter que Fanon ne soit transformé en icône figée ? En associant la jeunesse, en démocratisant et en modernisant nos approches, en ouvrant Fanon aux mouvements sociaux, aux processus politiques, aux espaces de création artistique, nous lui donnons une actualité qui le rend vivant. En quoi Fanon se distingue-t-il des autres penseurs anticoloniaux comme Césaire, Cabral ou Nkrumah ? Tous ces penseurs ont leur importance.

Pour Fanon il y a la postérité de ces ouvrages comme « Les Damnés de la terre » et « Peaux noires masques blancs », mais aussi son travail de médecin psychiatre qu'il a mis au service de la révolution et de l'anticolonialisme. Comment l'interdisciplinarité (psychiatrie, philosophie, politique) structure-t-elle la pensée fanonienne ? Fanon est un penseur intégral et transversal. On peut l'utiliser pour passer d'une discipline à l'autre et on peut, sans quitter Fanon, réunir une critique totale, notamment du système colonial. C'est cela qui le rend si efficace et puissant pour penser le colonialisme jusqu'à nos jours, et trouver des outils de résistance intellectuelle.

Peut-on parler d'une anthropologie fanonienne ?

Étudier est en soi une manière de décoloniser l'anthropologie. Sa réflexion sur ce que doit être l'homme nouveau, décolonisé, frère et solidaire est essentielle. Il a aussi pensé les relations humaines et l'environnement des sociétés comme un critère essentiel des processus de guérison. Fanon pose une anthropologie politique par le lien entre son travail, fait d'études de cas pratiques et concrets, et son engagement militant.

La critique fanonienne des élites postcoloniales est-elle toujours valable aujourd'hui ?

Absolument. Fanon s'inquiétait de voir les élites africaines se contenter de prendre la place des colons. Il avait perçu les dangers du néocolonialisme dès ses travaux sur le désir de mimétisme, l'aliénation et le complexe d'infériorité. Son attaque des bourgeoisies africaines reste très pertinente. Il n'hésitait pas à dénoncer les dirigeants servant des intérêts non africains.

Quelle place occupe le « nouvel humanisme » dans l'oeuvre de Fanon ?

Je ne saurais le dire précisément, car les débats sur le nouvel humanisme sont assez confus. Fanon apporte au contraire une certaine clarté sur ce que doit être notre humanité au 21e siècle et celle-ci doit apporter réparations et guérisons aux damnés de la terre. Fanon, penseur de la rupture ou de la refondation ? C'est un penseur fondamental aussi bien pour la rupture que pour la refondation. Il peut réconcilier nos luttes et nos conditions et c'est ce qui rend aussi son panafricanisme puissant.

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