Afrique: Est-il encore possible d'être musulman en France ?

17 Janvier 2026

Vingt-neuf sénateurs français, membres de LR, ont rendu public un rapport par lequel ils proposent 17 mesures pour « combattre l'entrisme islamique » en France, et parmi ces mesures figure l'interdiction du jeûne du Ramadan aux moins de 16 (?) ans.

Cette proposition s'inscrit dans la surenchère qui a gagné la classe politique française dans la stigmatisation des Musulmans et il n'est pas exclu que des politiciens encore plus zélés en arrivent à suggérer des mesures encore plus ubuesques. Un encadrement strict du pèlerinage à La Mecque pour prévenir la « radicalisation » des pèlerins par les Wahhabites ? Un contrôle de la zakat pour éviter qu'elle n'aille à des organisations terroristes ? L'interdiction de la circoncision au nom de la défense de l'intégrité physique des enfants ?

Le ridicule ne tue pas comme le montre cette note interne de la RATP qui invoque le « principe de laïcité (?) « pour interdire la présence de bouteilles d'eau dans les sanitaires, au motif que les Musulmans pourraient s'en servir pour leurs ablutions !

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Cette vague d'islamophobie avait déjà conduit Marine Le Pen à exiger « l'éradication » du halal dans les cantines scolaires et Éric Zemmour à reprocher à Habsatou Sy, chef d'entreprises française, puis à la fille de la très francophile Rachida Dati de porter des prénoms qui ne figuraient pas dans le calendrier chrétien. La guerre des prénoms est loin d'être terminée. On peut même dire que désormais l'islamophobie vise les nouveau-nés et les parents du premier bébé né en 2026, à Avignon, viennent d'en faire l'amère expérience selon Médiapart.

Mais pour Zemmour, la mère des batailles reste le Grand Remplacement, ce péril qui menace la France d'une submersion par des hordes barbares d'immigrés en général et de Musulmans en particulier. Donald Trump, qui n'est jamais dans la mesure, lui est venu en renfort en prédisant l'irrépressible et imminent « « effacement civilisationnel » de toute l'Europe !

Quelques exemples glanés dans l'actualité récente montrent que les deux principales icones de cet anti-islamisme rampant ont fait école.

Une célèbre influenceuse, qui avait le tort d'être d'origine maghrébine, s'est vue reprocher par la première chaine d'information française, souvent condamnée pour ses propos discriminatoires, de propager une mode « Frères Musulmans » parce qu'elle portait une robe trop ample.

Après une intrusion aussi courte (une heure) qu'irrégulière, dans l'enceinte de la Sorbonne, deux élus RN ont tiré la conclusion que l'Université française était devenue le « temple de l'islamisme ».

Jean Luc Mélenchon est traduit devant une commission parlementaire bricolée à la hâte pour s'expliquer sur les accusations de complicité entre son parti et l'extrémisme islamiste.

Une journaliste du service public enfonce le clou, en insinuant que certains élus du même parti tiendraient des discours antisémites pour séduire l'électorat musulman...

Plus sérieusement, un rapport officiel commandité à deux hauts fonctionnaires et examiné en Conseil de défense, accuse les Frères Musulmans de se livrer à un « entrisme par la base », via le sport, l'enseignement supérieur et l'éducation nationale, ouvrant ainsi la porte à la fermeture d'établissements scolaires musulmans sous contrat avec l'Etat, déjà cibles préférées du ministère de l'Intérieur.

Enfin un sondage initié par une organisation ouvertement hostile à l'Islam, sème le trouble en dénonçant les jeunes musulmans français comme des activistes potentiels, encore plus attachés à l'Islam et plus rigoureux dans son observation que leurs parents.

Dans ce brouhaha, survient la voix du président de la République qui, inquiet de la baisse de la natalité, reprend le langage de l'extrême droite en invitant les Françaises à un « réarmement démographique ». En réalité il ne fait pas que les renvoyer à leur fonction procréatrice, il parle de guerre et celles qu'il appelle au combat face à la menace du Grand Remplacement, ce sont les Françaises « de souche », les autres étant depuis Chirac, plutôt accusées de faire trop d'enfants.

Ces manières de mettre les Musulmans à l'index, nous renseignent davantage sur la France que sur l'Islam. Car, la stigmatisation dont ils sont l'objet, est fondée sur l'idée qu'ils sont foncièrement opposés à la laïcité et que de toute façon, l'Islam est incompatible avec les lois de la République. La France est certes le pays d'Europe occidentale qui compte le plus grand nombre de Musulmans, mais elle est aussi probablement le seul pays au monde à revendiquer un Islam domestique, « l'Islam de France », régi et surveillé par l'Etat.

Cette immixtion qui ne s'applique pas aux autres confessions est en contradiction avec la loi de 1905. La dédiabolisation du RN, la « lepénisation » des esprits, selon le mot de Robert Badinter, ont fait exploser le plafond de verre. La stigmatisation des Musulmans, jusque-là sournoise, se fait au grand jour, la nuance entre « islamiste », notion fumeuse mais commode, et « islamique » s'efface peu à peu. On s'attaque explicitement aux Français de confession musulmane et non plus à l'Islam en général.

Rappelons que la France avait été le premier pays européen à décréter l'interdiction du voile islamique dans les lieux publics et ce bout de tissu (pourtant d'usage traditionnel en Sicile jusqu'au milieu du XXe siècle), seul signe reconnu d'appartenance religieuse ostentatoire, est devenu une obsession pour la droite et l'extrême droite, jusqu'à la caricature, puisque des jeunes filles ont été sanctionnées parce qu'elles portaient un calot ou un turban chimio. On peut dire qu'entre les propositions d'interdiction de son port aux mineures, dans les universités, les compétitions sportives, les activités périscolaires (pour les mères accompagnatrices d'enfants) c'est toujours la femme musulmane qui trinque.

Cette liste, non exhaustive, d'exactions est fondée sur « l'ignorance et sur des fantasmes ». Les sénateurs LR invoquent une « approche de protection de la jeunesse », pour cacher leur volonté d'empêcher les parents musulmans de transmettre leurs valeurs à leurs enfants et occulter le fait que, si le jeûne est une obligation, il n'est prescrit qu'après la puberté et pour des personnes en bonne santé physique et mentale.

Marine Le Pen se trompe de combat parce que le halal n'existe pas dans les cantines scolaires françaises et que la seule requête formulée par certains parents n'est pas religieuse mais nutritionnelle : faire une offre de repas plus diversifiée.

Éric Zemmour se trompe de pays et de sujet. La France a toujours été une terre de mélanges et les prénoms sur lesquels il jette l'anathème sont arabes et non musulmans et peuvent donc être portés par des Chrétiens. D'ailleurs s'il croit pouvoir s'en tirer avec son prénom, qui figure sur calendrier chrétien mais n'est ni gaulois ni latin, il aura du mal à convaincre les Français que son patronyme a ses racines dans le Berry. Si cela peut le rassurer rappelons-lui que les Musulmans représentent 6 à 7 % seulement (et non 31 %) de la population française.

La commission parlementaire qui avait auditionné Mélenchon s'est dégonflée sous les piques du chef de LFI et n'a pu établir la moindre preuve de l'existence de liens entre ce parti et les organisations soutenant l'idéologie islamiste.

Quant à l'accusation de déloyauté que certains portent contre la communauté musulmane, elle est bien injuste. Non seulement aucune personnalité politique française issue de l'immigration arabe n'est allée offrir ses services à son pays d'origine, comme l'a fait Manuel Valls. S'il y a un reproche à faire à ses membres, c'est plutôt la mollesse de leurs réactions face aux crises du Moyen Orient.

A de très rares exceptions près, aucun d'eux n'a pris le risque de porter le combat du peuple palestinien dans la rue et dans les médias, alors que les célébrités françaises d'origine juive sont souvent au premier rang pour défendre l'impossible cause de l'état d'Israël. Ce qui n'a pas empêché de nombreuses municipalités de s'opposer à la construction de mosquées, tout en condamnant les prières dans la rue, et quand la construction d'une mosquée est autorisée, il lui est souvent interdit d'arborer un signe distinctif qui pourrait « polluer » le paysage. En France, les mosquées doivent ressembler à des garages ou à des casernes !

Enfin le sondage mené par l'IFOP, jugé peu objectif et entaché par des questions orientées, a tout de même reconnu que la communauté musulmane n'est pas fermée sur elle-même, que les mariages « mixtes » y sont fréquents, que la très grande majorité de ses membres est à la fois opposée à l'application de la charia et au jihadisme que la plupart des femmes qui arborent le voile le font pour des raisons de sécurité face au regard des hommes et que 2% d'entre elles seulement le portent sous la pression de leurs proches...

L'exaltation de l'homogénéité, l'agitation effrénée « du chiffon rouge du séparatisme » ont fini par exaspérer les autorités musulmanes et de nombreux intellectuels ou défenseurs des droits de l'homme, ainsi que certains dirigeants de collectivités locales, soucieux de préserver le vivre ensemble. Le Recteur de la Grande Mosquée de Paris a dénoncé le texte des sénateurs, estimant qu'il « restreint les droits au lieu de les protéger ...(qu'il) divise, chasse suspecte... », remet en cause la liberté de conscience, confond Musulman et islamiste, foi et idéologie, religion et radicalisme. Il a prédit que sa mise en application conduirait à la mise en place en France, d'un régime d'exception, d'une police des moeurs pour les Musulmans, la surveillance de leurs familles et de leurs lieux de culte, la violation de leurs foyers...Cet avis est partagé par plusieurs personnalités engagées dans la défense de la laïcité qui, dans un texte paru dans Le Monde, ont jugé que celle-ci est devenue « un appareil de défense de la prétendue identité nationale », que la neutralité de l'Etat était de plus en plus bafouée et qu'à la liberté de l'autonomie, s'est substituée celle de la surveillance.

Si la laïcité revient souvent dans le débat c'est parce que c'est elle qu'invoquent toujours, les contempteurs de l'Islam en France. Maïs la loi sur la laïcité, ou plus exactement « Loi sur la séparation des Eglises et de l'Etat » avait pour mission de garantir la liberté de conscience, dans « sa double dimension collective et individuelle » et d'empêcher l'immixtion de l'Etat dans les affaires religieuses. Mais, aujourd'hui, elle est instrumentalisée elle s'est « transformée en valeur coercitive visant quasi exclusivement les Musulmans » dit le politiste Alain Policar.

Voilà sans doute pourquoi la révélation que malgré les attaques dont il fait l'objet, l'Islam est loin d'être anéanti en France. Sa pratique progresse même chez les jeunes, plus assidus aux mosquées et plus rigoureux dans son observation que leurs parents, a semé la panique dans la droite et l'extrême droite ! Voilà pourquoi on peut légitimement se demander pendant combien de temps encore il sera possible de pratiquer pleinement l'Islam en France...

En attendant, le nouveau maire de New York, ville dont le PIB équivaut au tiers de celui de toute la France, prête serment sur le Coran !

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