L'affaire des crimes de masses commis au Darfour remonte à il y a plus de 20 ans. Pourtant, la procureure adjointe de la Cour pénale internationale en charge du dossier ne parle pas d'une tragédie lointaine. Lundi, devant le Conseil de sécurité de l'ONU, Nazhat Shameem Khan a décrit une violence en cours, méthodique, assumée, filmée - et sans entrave.
« Le Darfour s'est encore assombri », a-t-elle déclaré, en référence à la guerre civile qui frappe cet État de l'ouest du Soudan et l'ensemble du pays depuis bientôt trois ans. « Les habitants du Darfour sont, à l'heure où nous parlons, soumis à une torture collective ».
Depuis la chute d'El-Fasher, à l'automne 2025, dernier bastion gouvernemental au Darfour du Nord, la guerre a franchi un seuil supplémentaire. Les paramilitaires des Forces de soutien rapide (RSF) se sont emparés de la ville après plus de 500 jours de siège. Selon la CPI, cette conquête s'est accompagnée d'« une campagne organisée et calculée de souffrances d'une ampleur extrême, ciblant en particulier les communautés non arabes ». Viol, détentions arbitraires, exécutions, fosses communes, « tous commis à une échelle massive ». Certains crimes, a précisé Mme Khan, ont été « filmés et célébrés par leurs auteurs ».
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Ces constats font écho aux observations du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, revenu du Soudan à l'issue d'une mission de cinq jours sur le terrain. Le pays, a-t-il déclaré dimanche, a été plongé par près de trois ans de guerre « dans un abîme aux dimensions inimaginables », tandis qu'« une chronique de cruauté se déroule sous nos yeux ».
Vidéos, images satellites et fosses communes
Les enquêteurs de la cour n'évoquent plus des allégations, mais des faisceaux de preuves, à base de vidéos, d'enregistrements audio et d'images satellites. « L'évaluation du bureau du procureur est que des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité ont été commis à El-Fasher, notamment à la fin du mois d'octobre, à l'issue du siège de la ville par les Forces de soutien rapide », a affirmé la procureure adjointe, qui s'exprimait par visio-conférence depuis le siège de la cour, à La Haye.
Les images analysées montrent selon elle « un schéma similaire » à celui observé ailleurs au Darfour : détentions, mauvais traitements, assassinats ciblant des personnes issues de tribus non arabes, exécutions mises en scène, corps profanés.
Une continuité glaçante
Pour de nombreux Darfouris, cette violence n'a rien d'inédit. Les RSF sont les héritières directes des milices janjawid qui, au début des années 2000, avaient mené une campagne de terreur contre les communautés fur, masalit et zaghawa, avec l'appui du gouvernement soudanais. Au point que le Conseil de sécurité avait pris la décision, en 2005, de déférer l'affaire devant la CPI.
Après des années d'enquête, la cour note aujourd'hui une continuité glaçante. « Les éléments de preuve montrent que les schémas d'atrocités observés à Al-Geneina en 2023 se sont reproduits à El-Fasher en 2025 », a affirmé Mme Khan. « Cette criminalité se répète de ville en ville au Darfour. Elle se poursuivra tant que ce conflit et le sentiment d'impunité qui l'alimente ne seront pas arrêtés ».
Sur le terrain, Volker Türk dit avoir rencontré des civils déplacés de la ville assiégée d'El-Fasher, aujourd'hui réfugiés à plus de 1 000 kilomètres de là. « J'ai été témoin du traumatisme d'une brutalité indicible, mais aussi de la résilience et de la défiance de l'esprit humain », a-t-il confié, évoquant notamment une femme ayant vu son mari et son fils unique tués, et une autre encore alitée, blessée par balle en tentant de protéger son enfant.
Le viol comme arme de guerre
Parmi les constantes les plus lourdes, l'usage du viol comme arme de guerre. « Il est indéniable, sur la base de nos enquêtes, que la violence sexuelle, y compris le viol, est utilisée comme un outil de guerre au Darfour », a insisté la procureure adjointe, évoquant des témoignages directs, le travail des partenaires onusiens et la documentation d'organisations spécialisées. La CPI dit être confrontée à des obstacles culturels et sociaux majeurs pour documenter ces crimes, mais affirme en avoir fait une priorité absolue.
Le Haut-Commissaire aux droits de l'homme dresse un constat similaire. « Au Soudan, les corps des femmes et des filles ont été instrumentalisés », a-t-il affirmé, évoquant une violence sexuelle « généralisée et systématique », constitutive de crimes de guerre. Lors de sa visite, il a recueilli le témoignage de jeunes femmes attaquées lors de leur fuite d'El-Fasher, tandis que des enfants portent déjà des séquelles irréversibles des bombardements.
Une condamnation historique
Dans ce paysage de crimes répétés, une condamnation récente fait figure de jalon fragile. Début octobre 2025, peu avant la prise d'El Fasher, la CPI a reconnu Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman - ancien chef janjawid connu sous le nom d'Ali Kushayb - coupable de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité commis au Darfour en 2003 et 2004, avant de le condamner à 20 ans de prison. « Cette condamnation représente plusieurs premières », a rappelé Mme Khan : première issue d'un renvoi du Conseil de sécurité, première dans le dossier du Darfour, et première pour persécution fondée sur le genre devant la cour.
Mais la procureure adjointe ne s'est pas arrêtée à ce symbole. « Toute forme de soulagement doit être mise en regard des souffrances profondes et persistantes que nous observons actuellement au Darfour », a-t-elle averti, tout en soulignant que les victimes elles-mêmes voient dans ce verdict « un résultat important et porteur de sens ». Pour la CPI, cette condamnation doit devenir « un catalyseur d'une responsabilité bien plus large », non une exception isolée.
Pas de temps à perdre
La cour réclame désormais une coopération accrue, notamment pour le partage d'images satellites, l'accès aux témoins réfugiés, la protection des survivants et l'arrestation des suspects encore en fuite - dont l'ancien président Omar el-Béchir, renversé par un coup d'État en 2019, qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la CPI. « Nous n'avons pas de temps à perdre », a lancé Mme Khan, dénonçant toute tentative d'entraver le travail de la justice internationale. La procureure adjointe est notamment visée depuis août dernier par des sanctions américaines, ainsi qu'un certain nombre de ses collègues, en raison des travaux d'enquête de la cour sur de possibles crimes de masse commis par Israël à Gaza.
Nazhat Shameem Khan a cité un survivant darfouri, entendu à La Haye, où siège la cour : « La justice est une demande humaine fondamentale. Lorsqu'il y a injustice et que personne ne peut agir, il y a le chaos, la peur et la terreur ». Pour l'heure, un fragment de justice a été rendu. Mais selon les mots de la procureure adjointe, « ce n'est pas suffisant ».