Sénégal: Ziguinchor, une ville des bords du fleuve Casamance, du Pr. Raphaël Lambal - Note de lecture

19 Janvier 2026

Le professeur Raphaël Lambal, enseignant-chercheur en littérature française à l'Université Assane Seck de Ziguinchor, vient de nous gratifier d'un autre ouvrage, après celui qu'il a consacré à l'île de Carabane sise à l'embouchure du fleuve Casamance.

Paru à L'Harmattan-Sénégal avec un peu plus de 200 pages réparties en 11 chapitres, il porte sur divers aspects du passé et du présent de Ziguinchor. L'auteur, avec un brin de romantisme peu étonnant de l'homme de lettres qu'il est, l'a intitulé Ziguinchor, une ville des bords du fleuve Casamance.

Et pour, d'entrée, nous faire une idée de son contenu, suivons l'auteur nous donner les raisons qui l'ont amené à écrire ce livre dense, bien fouillé, remarquablement documenté et admirablement servi par une belle plume dont le style, alerte et limpide, est si captivant qu'on le lit avec délectation: « Ce livre est (...) une promenade dans le temps et l'espace de Ziguinchor ».

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Il ajoute, précisant sa démarche : « Il est un regard de velours, sans œillères émotives, sur une ville que j'ai tenté de regarder depuis l'extérieur, un pied dedans, un pied dehors ; et que j'ai appris à aimer au fil du temps ». Et, pour davantage faire pénétrer le lecteur du sens profond de son livre, de conclure en ces termes : « il rend intelligible son passé, son parcours » ; « il permet de découvrir ce qui est révolu, la beauté de ce qui a disparu et ce qui peut être vu aujourd'hui » (p.186).

Il y a là de quoi mettre l'eau à la bouche d'un lecteur comme moi. Car pour le natif de Ziguinchor que je suis qui y a passé son enfance et sa jeunesse scolaire, de l'école primaire au lycée (le lycée Djignabo en l'occurrence qui est le premier ouvert dans la ville, après avoir été tour à tour un Cours normal et un Collège moderne, et qui, en 2027, aura 70 ans d'âge), nombre d'événements évoqués par Raphaël Lambal, portant plus particulièrement sur les décennies 1960 et 1970, me font revivre des moments dont le souvenir m'est, avec nostalgie, encore vivant.

Cette étude a aussi abondamment enrichi les connaissances plus ou moins éparses qu'en historien j'ai sur le passé de la ville. D'autant que l'auteur n'a pas ménagé ses efforts pour s'appuyer sur une documentation érudite et variée, puisée à bonne source. Des sources de tous ordres, les unes remontant aux origines baïnounks de la ville, les autres portant sur les périodes qui ont suivi son passé baïnounk auxquelles s'ajoutent d'autres encore parlant des périodes qui suivirent jusqu'aux périodes plus récentes touchant le présent, le tout ayant permis à l'auteur de faire une revue quasi complète du parcours historique de la vieille cité.

Une cité dont le toponyme Ziguinchor est le fait des Baïnounks qui en sont les autochtones et qui vient du nom d'un sous-groupe de ce peuple que les sources portugaises des 15e et 16e siècles appelèrent Izguichos/Ezguichos, d'où est issu Izguiclor qui, en langue baïnounk, signifie la terre des Izguichos.

L'appellation, au fil du temps, a connu des variantes allant de Siguitior, Sitior à Sinta bou Tiora. Cette dernière variante, qui vient du créole portugais, rappelle la longue présence portugaise dans la ville qui ne dura pas moins de deux siècles et demi (1645-1886) et que l'auteur a passée au peigne fin, variante qu'il semble privilégier. Ce qui peut s'expliquer par l'impact indéniable de la présence portugaise, dont est issue la langue créole, tant sur le passé de la ville que sur son patrimoine culturel, immatériel surtout.

C'est là un fait historique que nul ne peut contester et qui a longtemps conféré à Ziguinchor son cachet de ville créole. Par ailleurs, la variante Sinta bou Tiora se traduisant par La ville des pleurs (tiora, pleurer en créole) et comportant une belle touche romantique, n'a-t-elle pas dû séduire notre auteur au point, par moments, de la préférer aux autres ?

Je renvoie aux pages qu'il a consacrées aux circonstances à l'origine de cette variante à la sonorité si captivante. Reste que, si cette variante est surtout en usage dans les milieux créolophones que l'auteur semble avoir plus étudiés que ceux des Baïnounks, il est tout aussi incontestable, comme l'affirment les Baïnounks eux-mêmes et les anciennes sources portugaises citées plus haut, que le toponyme vient bel et bien de Izguichos/Izguichor, que Raphaël Lambal reconnaît d'ailleurs et qui s'altéra par la suite pour donner les variantes Siguitior, Sikitior, Sitior et enfin Ziguinchor (p.19).

Abordons à présent, avec l'auteur, le parcours de Izguichor alias Siguitior qui occupe une bonne place dans l'ouvrage.

Un parcours qui part donc de ses origines baïnounks, lesquelles sont bien antérieures à l'arrivée, au 15e siècle, des premiers navigateurs et explorateurs portugais sur la côte atlantique casamançaise. Vint ensuite la période de la présence des Portugais qui furent bien accueillis par leurs hôtes baïnounks ; période cours de laquelle les Portugais s'établirent en premier aux îles du Cap Vert, au large des côtes de la Sénégambie avant de venir s'installer sur le continent où ils commençaient déjà à acheter des esclaves transplantés dans leurs plantations de coton, notamment sur l'île de Fogo. Survint enfin, vers la fin du 19e siècle, la période coloniale française, moins longue (1886-1960), certes, que la portugaise, mais bien plus marquante à bien des égards.

D'où les longs développements que l'auteur a consacrés à cette période française (pp.95-119) auxquels nous renvoyons le lecteur et qui renseignent amplement sur comment et pourquoi les Français tenaient tant à acquérir Ziguinchor aux dépens des Portugais.

En voici, résumés, le contexte et les circonstances : depuis le début du 19e siècle, la France, dans le cadre de l'impulsion à donner à sa pénétration commerciale en Casamance à partir de Gorée où s'étaient déjà établies ses compagnies commerciales, commençait à s'intéresser à la région ; elle y avait acquis deux points d'appui, Carabane sur l'embouchure, et Sédhiou dans l'hinterland, en Moyenne Casamance, sur la rive droite du fleuve, où fut construit un fort en 1837-38 ; l'enclave portugaise de Ziguinchor se trouvant entre ces deux possessions françaises le long du fleuve, et pour réaliser leur jonction par le même fleuve, la France entreprit des négociations avec le Portugal, son rival de toujours en Sénégambie méridionale, pour l'acquérir à tout prix, quitte à se délester en faveur de Lisbonne (capitale du Portugal) de certains de ses territoires à la frontière entre le sud de la Guinée-Bissau et la Guinée-Conakry ; échange de territoires que le Portugal accepta après d'âpres discussions et signa, en 1886, avec la France une convention de cession de ville créole qui, dès lors, passa sous tutelle coloniale française.

De fait, la désinvolture avec laquelle le Portugal gérait Ziguichor montrait bien qu'il n'y tenait pas particulièrement, lui préférant Cacheu qui fut d'ailleurs la première capitale de la colonie de Guinée-Bissau avant d'être, des décennies plus tard, transférée à Bolama d'abord et définitivement à Bissau. De ville créole, Siguitior devint ainsi une ville coloniale française jusqu'à l'indépendance du Sénégal en 1960.

Pour autant, ce changement de tutelle ne porta nullement préjudice au fait culturel créole demeuré vivace et dont l'âge d'or, à travers l'hégémonie de sa langue, s'était poursuivi jusqu'au début des années 1970 qui marquent son déclin. Sous tutelle française, la ville, qui était jusqu'alors un gros bourg, mal équipé, manquant de salubrité et souvent en proie à des incendies fréquents, se transforma en profondeur par d'importants aménagements de son espace, lequel est désormais doté d'un tissu urbain dans la partie de la ville le long du fleuve, appelée Escale. C'était la partie de la ville où les Français implantèrent leurs maisons de commerce dont les maisons-mères siégeaient à Marseille et à Bordeaux.

L'Escale abritait aussi les logements ainsi que les bâtiments administratifs et leurs services parmi lesquels la résidence du Commandant Supérieur de la Casamance (l'actuelle Gouvernance), le Trésor, la Poste, la Douane, le Tribunal, la Mairie auxquels s'ajoutaient la Chambre de Commerce, les services du Port et des Travaux publics.

Tous ces aménagements conférèrent à Ziguinchor son aspect de ville même si, dans un premier temps, ils n'avaient touché que le quartier européen de l'Escale, avant de voir l'urbanisation s'étendre progressivement aux quartiers dits indigènes de Santhiaba d'abord, puis de Boucotte.

Ces deux quartiers étaient parmi les plus anciens de la cité après Boudody, Goumel et Diéfaye qui, eux, longent le fleuve. Ils étaient les lieux d'habitation les plus peuplés avec une diversité ethnique et linguistique faite de brassages harmonieux qui continuent de faire le charme de Siguitior.

Il en résulta un cosmopolitisme que l'auteur présente comme suit : « la ville offre peu d'intérêt au plan de l'architecture. Mais du point de vue linguistique, Ziguinchor, qui connaît les étrangers depuis quatre siècles, devient une tour de Babel en miniature (diola et ses multiples variantes, créole à base lexicale portugaise, balante, mandingue, baïnounk, papel, manjack, mancagne, wolof, séreer, soninké, pular, etc.) ; (...) c'est un microcosme de l'Afrique et du Sénégal avec sa mosaïque ethnique, ainsi que le brassage de ses populations qui produit un cosmopolitisme fécond et fédérateur » (p.75). Par cette évocation du cosmopolitisme ziguinchorois, nous voilà plongés de plain-pied dans les aspects du Ziguinchor d'aujourd'hui par lesquels l'auteur a bouclé son livre.

Auparavant, il est revenu sur certains aspects du passé de la ville, plus particulièrement sur l'implantation de l'Eglise catholique. Celle-ci remonte à la période portugaise, mais sans impact durable faute d'une présence permanente de missionnaires qualifiés et d'un bon encadrement, les quelques fidèles convertis étant laissés à l'abandon. Il fallut attendre la période française pour voir l'Eglise mieux s'organiser et s'atteler durablement à son prosélytisme porté par certaines figures marquantes telles que le Père Jean Lacombe et surtout le Père Jean-Marie Esvan.

L'action de ce dernier arrivé à Ziguinchor le 29 janvier 1900, fut, tant au plan religieux que dans l'ouverture des premières écoles dans la ville, déterminante quant à l'essor qu'allait connaître l'Eglise dans la ville (p.131 et svtes), avec comme point d'orgue la construction de la Cathédrale Saint Antoine de Padoue.

Le livre donne les dates de sa construction et de sa mise en service : 24 février 1920, cérémonie de pose de la première pierre ; 13 février 1921, bénédiction solennelle du nouveau lieu de culte ; 1922, achèvement de la tour de l'Eglise. Toujours à son actif, le Père Esvan « bâtit des passerelles entre les différentes communautés de la ville ». Au point de faire accepter l'inhumation au cimetière chrétien de Santhiaba d'un fonctionnaire de confession musulmane qui l'avait souhaité de son vivant (p.144).

La date exacte de cet événement, mémorable à plus d'un titre et qui traduit l'harmonie prévalant, au sein des populations, entre les différentes confessions, n'est pas indiquée, même s'il advint pendant le magistère du Père Esvan qui dura de 1900 à 1937, avec quelques brèves interruptions pour cause, entre autres, de séjour de repos en France, dans sa Bretagne natale. Depuis lors et jusqu'à ce jour, le cimetière, qui est chrétien à l'origine, demeure mixte où reposent aussi bien Chrétiens que Musulmans.

La transition est toute trouvée pour évoquer, à son tour, l'islam à Ziguinchor, sujet que l'auteur a également abordé, mais, il faut le noter, en parent pauvre, encore qu'il bénéficie de circonstances atténuantes pourrait-on dire. En effet, si la présence de l'islam en Casamance, notamment au Pakao en Moyenne Casamance, date du 17e siècle et a fait l'objet de nombre d'études et d'ouvrages plus ou moins récents portant sur le parcours de certaines familles religieuses, sa pénétration à Ziguinchor, où le christianisme l'avait devancé d'au moins deux siècles, est relativement tardive et ne commença que vers la fin du 19e siècle.

Il s'y ajoute la rareté et/ou la non disponibilité des documents y afférents. Si bien que l'auteur n'a pu lui consacrer de longs développement, si ce n'est quelques pages, avec une photo de la première Grande Mosquée de la ville, classé, tout comme l'Eglise, Monument historique sur la liste du Patrimoine culturel national et qui est sise à la zone-tampon entre les quartiers Santhiaba et Boucotte (p.98).

La mosquée est l'oeuvre de l'Iman Chérif Bachir Aïdara de Santhiaba, fils d'une prestigieuse figure religieuse de la Casamance, du nom de Chérif Younousse Aïdara, originaire d'Abéché au Tchad.

Ce dernier s'était, à la fin du 19e siècle et aux premières années du 20e, installé, à la demande de El Hadj Malick Sy de Tivaouane dont il était un des grands disciples, à Sandiniéry, sur la rive gauche du fleuve en face de Sédhiou en Moyenne Casamance. Il finit par s'établir définitivement à Banghère, non loin de Tanaff. Les dates exactes d'installation à Ziguinchor des autres familles maraboutiques ne nous sont pas connues faute de documents, parmi lesquelles l'on peut citer celle de El Hadj Samba Cissé, un grand chef religieux du quartier Boucotte et environs qu'il marqua, jusqu'à son rappel à Dieu, de sa forte empreinte.

A sa suite était arrivé un marabout de la confrérie mouride, du nom de Serigne Sall, qui y représentait son Khalife Général de Touba. Voilà, complétant l'auteur, le peu que l'on peut dire sur la pénétration de l'islam à Ziguinchor. En revanche, il y est, de nos jours, en pleine expansion par le nombre croissant aussi bien de ses fidèles que des mosquées installées dans tous les quartiers et ce, tout en cohabitation harmonieuse avec le christianisme qui, lui, est en perte de vitesse après plusieurs siècles de prépondérance. Nous aurions pu encore parler d'autres aspects, tout aussi importants, du présent de la ville.

Mais pour ne pas allonger davantage nos commentaires, limitons-nous à indiquer les intitulés des trois chapitres que l'auteur leur a consacrés : Une ville africaine sénégalaise (p.83) ; Ousmane Sembène : le gamin de Ziguinchor (p.149) ; Ziguinchor en chansons, Touré Kunda (p.165). Des pages admirables d'attachement pour cette ville qui ne laisse personne indifférent, tant y prévalent un vivre-ensemble et un art de vivre des plus fascinants sur lesquels l'auteur n'a pas manqué de mettre l'accent.

Au terme de la lecture de ce beau livre, désormais un passage obligé pour qui veut bien s'imprégner des réalités de tous ordres, passées comme actuelles, de l'ancienne ville créole qu'est Ziguinchor, laissons son auteur, le Pr. Raphaël Lambal, nous en dire le mot de la fin même si celui-ci est extrait de l'introduction : « Une insatisfaction intellectuelle a aiguillonné l'écriture de ce livre pour tenter de combler un vide.

Brûlé du feu de la libido sciendi, je fais ici le pari de donner, à travers cet opus, un point de vue personnel, différent de celui que proposent les reportages et documentaires, quelques livres collectifs ou monographiques, de grande valeur, certes, sur la ville de Ziguinchor. Un livre où se mêlent lectures, enquêtes, réflexions, écoutes, témoignages, observations de visu, ressentis ; un livre où je conjugue style et savoir pour mieux témoigner mon amour pour Ziguinchor et pour l'archive » (p.13).

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