Sénégal: « Le monde est entré dans une nouvelle ère de navalisme »

21 Janvier 2026
interview

Chercheuse associée au Centre d'études stratégique de Marine de Paris, en France, Dr Sophie Quintin travaille aussi au Centre de la gouvernance bleue de l'Université de Portsmouth, en Angleterre. Ayant fait sa Thèse de doctorat sur le développement de la marine sénégalaise, avec comme sujet : « From gaals to grey ships : a study of the development of senegalese maritime security agency » (de la pirogue au navire de guerre : étude de l'évolution institutionnelle de la sécurité maritime au Sénégal), le Dr Quintin analyse, dans cet entretien, ce qui fait, aujourd'hui, que les mers et les océans sont au coeur de la course à la puissance.

       Pourquoi les mers et océans sont-ils devenus un des principaux espaces de rivalité entre puissances ?

Ces logiques de rivalité n'ont pas disparu avec la fin des grands affrontements idéologiques du XXe siècle ; elles se sont transformées. Même si la fin de la Guerre froide, en 1991, a inauguré une longue période de stabilité internationale, en mettant un terme à la rivalité structurante entre deux blocs idéologiques, les antagonismes entre grandes puissances n'ont, en réalité, jamais totalement disparu, et ce, en Afrique comme ailleurs. Elles se sont principalement déplacées vers le champ économique dans le contexte de la mondialisation. Cette longue phase de paix a favorisé l'essor du commerce international et renforcé le rôle structurant des échanges maritimes. La mondialisation s'est ainsi affirmée avant tout comme un phénomène maritime : aujourd'hui, près de 90 % du commerce mondial transitent par la mer et transportent 99 % du trafic mondial de données (Internet, téléphone), faisant du contrôle des voies de communication maritimes un enjeu stratégique pour la survie et la prospérité des États, petits comme grands.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

Or, depuis le début des années 2020, la montée des tensions politiques internationales s'accompagne d'un sentiment largement partagé d'accélération de l'histoire avec le retour de la conflictualité, particulièrement visible dans les espaces maritimes. Cette accélération se traduit par l'émergence de rivalités stratégiques ouvertes entre grandes puissances navales dans l'ensemble des champs de conflictualité --terre, mer, air, espace et cyber-- redonnant une centralité aux enjeux géopolitiques et sécuritaires, y compris dans les espaces maritimes africains. La multiplication de conflits comportant une dimension maritime (mer Rouge, mer Noire, Méditerranée), le retour de la guerre en Europe et l'intensification des tensions, entre l'Otan et la Russie en particulier, ne sauraient toutefois être attribués à une cause unique, mais relèvent d'une combinaison de dynamiques structurelles profondes.

Si les experts divergent quant au poids relatif de chacun des facteurs, ils peuvent néanmoins être regroupés autour de quatre dynamiques majeures comme l'analyse, Thomas Gomart, directeur de l'Ifri. Premièrement, le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques, affectant les équilibres économiques, sociaux et sécuritaires.

Deuxièmement, la transformation de l'émergence économique de certains États s'accompagne d'une remise en cause explicite de l'ordre international mis en place par les grandes puissances à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Troisièmement, l'adoption de postures ouvertement hostiles par plusieurs acteurs étatiques, au premier rang desquels la Chine et la Russie, accentue les tensions dans le système international.

Enfin, une course aux armements est, de nouveau, à l'oeuvre, marquée par une augmentation significative et continue des dépenses navales mondiales. Le monde est ainsi entré dans une nouvelle ère de « navalisme ».

       Comment la maîtrise des grandes voies maritimes façonne-t-elle l'équilibre des rapports de force ?

La maîtrise des grandes voies maritimes est d'abord façonnée par une donnée fondamentale : la géographie et la capacité des marines à projeter leurs puissances. Les routes maritimes mondiales sont structurées par la configuration physique de la planète et forment une véritable toile d'araignée reliant les grands pôles de production, de transformation et de consommation. Le conflit russo-ukrainien depuis 2022, puis les attaques houthies en mer Rouge, à partir de fin 2023, ont agi comme de puissants signaux d'alarme, révélant la vulnérabilité systémique. Ils ont rappelé que cette toile maritime, essentielle au fonctionnement de l'économie globale, est structurellement sous tension.

En effet, la concentration des flux dans des espaces restreints crée une fragilité intrinsèque où toute perturbation localisée est susceptible de produire des effets globaux en chaîne. En ciblant des navires marchands, le groupe terroriste a démontré qu'un acteur non étatique, doté de capacités militaires asymétriques, pouvait perturber l'un des axes majeurs du commerce mondial. La militarisation de la zone, le déploiement d'opérations navales multinationales et le contournement de l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance par les flottes de commerce ont mis en lumière le lien direct entre le contrôle des routes maritimes et les rapports de force internationaux.

La liberté de navigation, loin d'être un principe abstrait ou acquis, apparaît ainsi comme une condition fragile, dépendante de la capacité des États, locaux ou extérieurs, à sécuriser les flux et à dissuader les acteurs perturbateurs. La dégradation de la situation sécuritaire en mer Rouge et en mer d'Arabie a entraîné des répercussions mondiales majeures pour l'industrie maritime dont les effets se font désormais sentir jusqu'à la façade atlantique africaine.

Le Sénégal, en raison de son positionnement géographique, se trouve ainsi confronté, de manière directe, à une augmentation des flux maritimes internationaux au large de ses côtes. Dans le contexte du pivot de son émergence économique vers la mer, le rôle de la Marine nationale est devenu déterminant pour la sécurité, la prospérité économique et son influence internationale.

        En quoi la compétition autour des ressources marines redessine-t-elle la carte des puissances ?

Cette compétition s'inscrit dans ce que plusieurs chercheurs ont qualifié de contexte plus général d'accélération « bleue » (blue acceleration). Dans un article désormais de référence, ils décrivent ce phénomène comme l'intensification rapide, simultanée et cumulative des usages humains des océans, qu'il s'agisse de la pêche industrielle, de l'exploitation des hydrocarbures offshore, des projets miniers sous-marins, du déploiement d'infrastructures énergétiques ou encore de la densification des routes maritimes et des câbles sous-marins. Les océans deviennent ainsi le théâtre où se superposent pressions économiques, transformations environnementales et rivalités de puissance.

Loin d'être un simple espace de flux, la mer s'impose désormais comme un espace de convoitises stratégiques où l'accès aux ressources conditionne la sécurité alimentaire, énergétique et industrielle des États.

Ces dynamiques globales trouvent une résonance particulièrement aiguë dans le golfe de Guinée. Si les cadres de gouvernance maritime y ont indéniablement progressé au cours de la dernière décennie, notamment grâce aux mécanismes régionaux de coopération, l'espace demeure soumis à des pressions structurelles croissantes.

La surpêche, la pollution marine, l'intensification de l'exploitation énergétique offshore contribuent à une densification stratégique de l'environnement maritime. L'accélération bleue dans l'espace se combine avec l'instabilité politique persistante dans plusieurs États côtiers et sahéliens, la faiblesse de certaines institutions et la continuité des activités illicites --pêche illégale, trafics de stupéfiants et d'êtres humains. Les disparités en matière de capacités navales et de mise en oeuvre de l'action de l'État en mer entre les pays riverains créent, dès lors, des zones de vulnérabilité différenciées. Ces facteurs modifient aussi les rapports de force régionaux.

La théorie du « Sea Power » reste-t-elle pertinente, surtout avec la montée en puissance des zones polaires ?

La théorie du « Sea Power » (puissance navale) conserve une forte pertinence pour comprendre les rapports de force contemporains, malgré les profondes transformations du système international. Formulée à la fin du XIXe siècle par Alfred Thayer Mahan, puis enrichie par des penseurs européens comme Julian Corbett ou Raoul Castex, elle repose sur une idée centrale : la puissance maritime constitue un levier décisif de la puissance des États en temps de paix comme en temps de guerre. Son essence n'a rien perdu de son actualité. Dans un mode hyperconnecté, l'avenir du Sénégal est donc lié aux enjeux de puissance dans les zones polaires, en particulier dans l'océan Arctique qui est devenu un laboratoire du concept de « Sea power ».

Comme le souligne l'universitaire britannique Klaus Dodds, le Grand Nord fonctionne, aujourd'hui, comme un véritable baromètre des dynamiques géopolitiques mondiales, révélant à la fois les effets du changement climatique et la réactivation des rivalités de puissance autour de l'accès aux routes maritimes et aux ressources. Cette lecture invite à dépasser une approche strictement régionale.

Les recompositions observées dans les hautes latitudes ne peuvent être dissociées des dynamiques à l'oeuvre dans les espaces maritimes subsahariens. L'ouverture progressive de nouvelles routes arctiques, la sécurisation des flux énergétiques et commerciaux ainsi que la compétition accrue pour les ressources résonnent directement avec les tensions observées dans d'autres théâtres stratégiques. Dans ce continuum maritime global, les évolutions de l'Arctique et celles de l'Atlantique apparaissent comme deux facettes d'un même phénomène : la reconfiguration des rapports de puissance par la mer, sous l'effet combiné du changement climatique, de la rivalité stratégique et de la dépendance accrue des économies mondiales à l'océan. Les réflexions sont partagées à titre personnel.

AllAfrica publie environ 400 articles par jour provenant de plus de 80 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.