Quand le Traité des Nations unies sur la haute mer est enfin entré en vigueur la semaine dernière, il a refermé un vide juridique aussi ancien que l'ère des grands voiliers. Pour la première fois, les eaux internationales - près des deux tiers de l'océan mondial - se voient dotées de règles juridiquement contraignantes pour protéger la biodiversité au-delà des juridictions nationales. Pour les grandes puissances maritimes, c'est un geste de gouvernance planétaire. Pour un petit État insulaire comme Maurice, c'est une affaire autrement plus intime : une question de survie, de crédibilité et de cohérence stratégique.
Ce traité arrive tard, mais pas trop tard. À peine 1 % de la haute mer est aujourd'hui protégée, alors même que les États jurent vouloir préserver 30 % des océans d'ici 2030. Entre les promesses et leur mise en oeuvre s'est longtemps installé un no man's land juridique - celui où prospèrent la prédation, l'irresponsabilité et l'impunité. L'accord BBNJ entend combler ce gouffre en encadrant les aires marines protégées, les études d'impact environnemental, l'accès aux ressources génétiques marines et le transfert de technologies vers les pays en développement.
Mais les traités ne font pas la police. Ils ne patrouillent pas. Ils ne surveillent pas. Et ils ne corrigent pas, à eux seuls, les faiblesses structurelles des États. Le véritable test du BBNJ ne se jouera pas dans les salles feutrées des conférences internationales, mais dans la capacité des pays à transformer le droit multilatéral en stratégie nationale. À Maurice, dotée d'une zone économique qui se mesure en millions de kilomètres carrés - gigantesque à l'échelle de son territoire terrestre -, l'épreuve est frontale.
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Depuis plus d'une décennie, le pays parle avec aisance d'«économie bleue». En 2015, pourtant, une mise en garde s'imposait déjà : une ambition maritime sans évaluation des risques n'est pas une stratégie, c'est un slogan. L'océan n'est pas seulement une promesse économique ; c'est un espace disputé, sous-surveillé, vulnérable aux trafics, à la pêche illégale, aux crimes environnementaux et aux chocs climatiques. Dix ans plus tard, ce diagnostic n'a rien perdu de sa pertinence.
Le BBNJ ne dissipe pas ces menaces. Mais il en modifie la géométrie du pouvoir. En reconnaissant l'interdépendance entre la haute mer et les eaux sous juridiction nationale, il confère aux États côtiers - et plus encore aux États insulaires - un intérêt juridique direct au-delà de leurs frontières maritimes. Pour Maurice, cela change tout. Les poissons ignorent les lignes sur les cartes. Les pollutions aussi. Ce qui se passe «là-bas» devient désormais une affaire de droit, et non plus seulement de science ou de morale.
Sur le plan économique, le traité ouvre des perspectives, mais impose aussi des contraintes. Biotechnologie marine, recherche scientifique, partenariats internationaux : autant de promesses qui pourraient permettre à Maurice de monter en gamme plutôt que de se contenter d'exploiter. Mais ces promesses se heurtent à une réalité brutale : une étude d'impact n'a de valeur que si l'institution qui la conduit est indépendante, compétente et équipée. Une aire marine protégée n'est crédible que si elle est surveillée et défendue. Le risque est évident : accumuler des engagements internationaux sans disposer des moyens navals, technologiques et humains pour les honorer.
C'est ici que le BBNJ rejoint les questions de sécurité maritime posées depuis longtemps. Pêche illégale, trafics de drogue, surveillance défaillante de la ZEE, coordination institutionnelle hésitante : autant de failles persistantes. Une économie bleue bâtie sur ces fragilités ressemble dangereusement à une illusion bleue. Le traité impose donc un choix politique clair : investir dans la gouvernance maritime - garde-côtes, renseignement régional, coopération inter-agences - ou continuer à proclamer des ambitions que l'État n'est pas en mesure de défendre.
Paradoxalement, le BBNJ renforce aussi la position géopolitique de Maurice. En prônant la précaution et la protection des écosystèmes, il entre en collision directe avec les appétits pour l'exploitation minière des grands fonds. Cette tension traverse déjà l'Europe. Pour Maurice, elle offre un levier juridique et moral pour plaider la retenue dans des zones écologiquement sensibles, notamment sur le plateau des Mascareignes.
Et puis, il y a Chagos.
Pour un petit pays doté d'un immense espace maritime, l'archipel des Chagos n'est pas seulement une blessure historique en voie de réparation. C'est un multiplicateur stratégique. Écologiquement intact, scientifiquement précieux, géopolitiquement central, Chagos peut devenir le socle de l'une des plus vastes aires marines protégées du monde. Dans l'ère du BBNJ, ce n'est pas un détail : c'est une position.
Bien géré, Chagos permettrait à Maurice d'aligner souveraineté, science et stratégie. De transformer sa petitesse terrestre en puissance maritime raisonnée. Le traité sur la haute mer fournit le cadre. Reste à savoir si Maurice saura y injecter ce qui lui manque le plus souvent : de la capacité, de la discipline, et cette lucidité sans fard qui seule permet de passer des mots aux actes.