Au travers de l'installation « Teranga Sunu Cosaan », Sokhna Diaw prend le pari de provoquer d'heureuses réminiscences. C'est une expérience qui nous replonge dans nos fondamentaux et notre art d'habiter, notre art d'intérieur. C'est l'exaltation de la Teranga au-delà de l'hymne qu'elle constitue, mais des valeurs de convenances, de courtoisie et d'accortise qu'elle porte. Par le « curaay », le « waxande », le service coquet, la mise pudique et des instruments d'intérieur, l'expo donne corps à notre authenticité.
Plus qu'une exposition, c'est une plongée patrimoniale. « Dal leen ak jàmm ». C'est par cette formule de bienvenue bien sénégalaise, empreinte de délicatesse et d'accortise, que les visiteurs sont accueillis, à l'espace Yaatal du Musée Théodore Monod. La signification est plus prononcée dans l'esprit de notre Teranga, voulant mieux dire « Venez vous installer en toute quiétude dans notre alcôve, le cocon qui concentre toute notre culture, et que nous consentons à partager avec vous le temps de votre présence ».
C'est ainsi tout indiqué que, pour les oeuvres, ce soit un « ndaa » (canari) qui ouvre la série. Ce récipient, familial ou communautaire, est agrémenté pour l'occasion par ses pots (tasses en plastique ou en fer, potu ndaa en wolof) de grande et de petites tailles. Le vétiver, plante purificatrice qu'on plonge pour lui conférer meilleur goût et innocuité, fait aussi partie du décor.
L'accueil d'un invité, dans quasiment toutes les cultures et les recommandations religieuses, se fait avec le service de l'eau à boire. Chez nous, ce service prend des caractères authentiques et purificateurs avec ce « ndaa ». Ensuite suit une balance de fléau à précision que ne peuvent probablement pas connaître les moins de 20 ans.
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Cet instrument en fer, avec ses deux plateaux pour effectuer la mesure, a longtemps relevé le décor des boutiquiers de quartier et des étals des grands marchés. La balance côtoie d'autres instruments tout autant mythiques. Ce sont les fers à repasser sommaires avec la poignée métallique qu'on tenait à l'aide d'un chiffon humide. Il y en avait souvent plusieurs, alignés, qui se relayaient sur le feu (gaz butane ou fourneau).
Ces vestiges ont pratiquement quitté les chaumières, mais qui continuent de meubler certaines blanchisseries dans les faubourgs. L'expo « Teranga Sunu Cosaan » donne corps à notre authenticité.
Dans le séjour familial (pièce montée au milieu de la salle d'expo), on retrouve les curaay, ces incontournables de l'arsenal domestique et intime des dames. Dans le lot divers de senteurs et de formes, il y a évidemment l'inusable gowé conservé dans des calebasses ornées.
Cet encens, fait turmeric ou curcuma séché, sert aussi bien de parfum d'ambiance, de fumet pour les boubous de grandes occasions, qu'à inhiber les odeurs douteuses et les malveillances invisibles. Cet encens est un « must have » de nos foyers.
Juste au-dessus des calebasses de « gowé », des éventails de différents motifs et formes sont accrochés au mur de contre-plaqués. L'éventail, dans nos cocons, n'est pas que pour éventer. Dans les mains nonchalantes des dames, il sert à prononcer une grâce.
Toujours dans ce salon, on a le canapé en fer forgé, trône modeste mais gracieux qui sert notamment de repos aux ménagères. Rembourré avec un matelas épais et du pagne tissé, la maîtresse des céans s'y affalait mollement, coude appuyé pour maintenir le buste haut, l'autre maintenant pipe ou cure-dents. Autre temps, autres moeurs...
Au-dessus du meuble, sur le pan du mur transformé en cimaise domestique, des photos racontent des histoires et des moments intimes. En l'espèce, le visiteur voit des clichés en noir et blanc style Mama Casset. Des femmes avec les « mbëgg » (tresses traditionnelles), des Louis d'or (« libidoor ») qui pendent au front, des bijoux clinquants mais non extravagants, transposant une dignité et une retenue qui meuvent même au travers des images figées.
Des objets incontournables viennent compléter ce décor rustique mais relevé, authentique mais malheureusement négligé : des batu (spatules en bois), des céramiques avec des motifs de sous-verre, des koom (grands peignes en bois), des théières et des tasses de thé, et aussi des waxandé (malles en fer) avec des boubous qui disent l'époque.
Ces « oeuvres » exposées, utilitaires nageant sur les âges, pleurent aujourd'hui leur désuétude et leur troc par une culture sans âme et sans authenticité. Une culture qui se meurt avec son élégance et sa teranga légendaires.