Afrique: Sénégal-Maroc - Au-delà de la finale, les emballements numériques

22 Janvier 2026

La défaite du Maroc face au Sénégal en finale de la Coupe d'Afrique des Nations a suscité, comme toute rencontre sportive à forte charge symbolique, une intense effervescence émotionnelle. Or, dans les heures et les jours qui ont suivi, des publications circulant sur les réseaux sociaux, mues par la recherche du sensationnel, ont prétendu faire état de violences ciblant des Sénégalais vivants ou se trouvant momentanément au Maroc.

Reprises sans vérification, parfois amplifiées par des relais peu scrupuleux, ces informations ou plutôt ces rumeurs ont nourri un climat d'inquiétude et de suspicion qui appelle une mise en garde ferme et raisonnée. Car la diffusion irréfléchie de contenus non établis n'est jamais neutre. Elle peut, au contraire, produire des effets délétères durables, tant sur la cohésion sociale que sur les relations entre États et entre peuples.

Il convient, en premier lieu, de rappeler une évidence trop souvent négligée à l'ère numérique. Les réseaux sociaux ne sont pas des espaces d'information régulés, mais des caisses de résonance émotionnelles où l'instantanéité prime sur la véracité. Une image sortie de son contexte, un témoignage anonyme, une rumeur répétée mille fois peuvent acquérir l'apparence trompeuse d'un fait avéré. Le nombre de « likes » pouvant procurer une fausse impression de crédibilité, on comprend que lorsque ces contenus touchent à des questions identitaires ou communautaires, le risque de dérapage est considérable. Ils peuvent attiser la peur, légitimer des discours de haine, et provoquer des réactions de repli ou de vengeance qui, elles, deviennent meurtrières.

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Dans le cas présent, la prudence s'impose d'autant plus que les accusations relayées n'ont pas été corroborées par des sources institutionnelles ou par des enquêtes journalistiques sérieuses. Les autorités compétentes, tout comme plusieurs représentations diplomatiques, n'ont pas confirmé l'existence de violences systématiques ou organisées visant des ressortissants sénégalais. Cela ne signifie pas que tout incident individuel doive être nié ou minimisé, car aucun pays n'est à l'abri d'actes isolés. Mais la généralisation hâtive transforme l'exception supposée en règle, et cette transformation est, en soi, un acte de désinformation.

Les conséquences potentielles d'une telle dérive informationnelle sont multiples. Sur le plan humain, elle instille un sentiment d'insécurité parmi les communautés étrangères, qui peuvent se sentir stigmatisées ou menacées sans fondement tangible. Sur le plan social, elle fracture le tissu de la coexistence quotidienne, en opposant artificiellement des populations qui, dans leur immense majorité, vivent ensemble sans heurts. Sur le plan diplomatique enfin, elle peut créer des tensions inutiles entre États liés par une histoire dense de coopération et de solidarité.

Il est donc impératif d'en appeler à la responsabilité collective. Responsabilité des internautes, d'abord, qui doivent résister à la tentation du partage compulsif et s'interroger sur la fiabilité des informations qu'ils relaient. Responsabilité des leaders d'opinion et des médias, ensuite, qui ont le devoir de contextualiser, de vérifier et de tempérer. Responsabilité des autorités, enfin, qui doivent communiquer avec clarté afin de prévenir les interprétations erronées et rassurer les populations concernées.

Cet appel à la raison prend tout son sens à la lumière de l'histoire des relations entre le Maroc et le Sénégal. Ces relations ne se réduisent pas à un affrontement sportif, aussi intense soit-il. Elles s'inscrivent dans une longue trajectoire faite d'échanges religieux, culturels, économiques et politiques. Depuis des siècles, les routes caravanières ont relié le Maghreb et l'Afrique de l'Ouest, favorisant la circulation des hommes, des idées et des savoirs. Les confréries soufies, en particulier, ont joué un rôle majeur dans ce rapprochement, tissant des liens spirituels profonds entre les deux sociétés.

À l'époque contemporaine, cette proximité s'est traduite par une coopération diplomatique constante. Le Maroc et le Sénégal ont souvent affiché des positions convergentes sur les grandes questions africaines et internationales. Ils ont développé des partenariats économiques structurants, notamment dans les secteurs de la banque, des télécommunications, de l'habitat et de l'agriculture. Des milliers de Sénégalais résident, étudient ou travaillent au Maroc, tandis que des entreprises marocaines sont solidement implantées au Sénégal. Cette interdépendance n'est pas le fruit du hasard, mais celui d'une volonté politique partagée de construire un espace de confiance et de codéveloppement.

Sur le plan humain, les échanges sont tout aussi significatifs. Les étudiants sénégalais au Maroc, les étudiants marocains au Sénégal, les familles mixtes, les réseaux associatifs et culturels incarnent au quotidien une relation vécue, concrète, bien éloignée des caricatures véhiculées par certaines publications virales. Ces réalités silencieuses méritent d'être rappelées avec force, car elles constituent le socle réel des relations entre les deux peuples.

Réduire cette histoire à un moment de tension sportive serait non seulement injuste, mais dangereux. Le football, par nature, exacerbe les passions. Il crée des héros et des déceptions, des joies collectives et des frustrations intenses. Mais il ne saurait être érigé en grille de lecture des relations entre nations. Lorsque la compétition sportive déborde sur le terrain social et identitaire, c'est l'esprit même du sport qui est trahi.

Il est également essentiel de souligner que la majorité des citoyens marocains et sénégalais ont fait preuve, après cette finale, d'un sens remarquable de la mesure. Les messages de félicitations, de respect mutuel et de fair-play ont largement circulé, témoignant d'une maturité collective que les contenus alarmistes tendent à invisibiliser. Ce sont ces voix apaisées qu'il faut amplifier, plutôt que celles qui prospèrent sur la peur et l'indignation.

En définitive, la situation actuelle constitue un test de lucidité pour nos sociétés connectées. Elle nous rappelle que l'information est une responsabilité puisqu'elle consiste à rendre compte de ce qui s'est réellement passé et que la liberté d'expression ne saurait se confondre avec la propagation de rumeurs potentiellement incendiaires. Face aux défis contemporains, la tentation du sensationnalisme est grande, mais elle doit être combattue par une éthique de la retenue et de la vérification.

Appeler à la raison, aujourd'hui, c'est refuser de laisser des contenus non établis abîmer des relations patiemment construites au fil du temps. C'est rappeler que le Maroc et le Sénégal partagent bien plus qu'une rivalité sportive éphémère. Ils partagent une histoire, des intérêts communs et une communauté de destin africain. Préserver cet héritage exige de chacun vigilance, discernement et responsabilité. Car, dans un monde saturé d'images et de messages instantanés, la véritable urgence n'est pas de réagir vite, mais de comprendre juste.

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