Le président le la République Bassirou Diomaye Faye, a présidé hier, jeudi 22 janvier 2026, la cérémonie de la Rentrée solennelle des Cours et Tribunaux à la Cour suprême. Le thème retenu cette année est intitulé : « Le juge face aux défis du numérique ». L'année judiciaire 2026 s'inscrit dans un contexte particulier, marqué par une attente sociale élevée, et l'irruption du numérique dans l'univers judiciaire.
Le thème retenu, consacré au juge face aux mutations numériques, a structuré l'ensemble des interventions. Les allocutions du président de la République Bassirou Diomaye Faye, du Premier président de la Cour suprême Mouhamadou Mansour Mbaye, du procureur général près la Cour suprême Jean-Louis Toupane, du Bâtonnier de l'Ordre des avocats, Mâitre Aly Fall, et celle du magistrat Cheikh Mbacké Guissé, ont dessiné une réflexion collective, fondée sur un diagnostic partagé, tout en faisant apparaître des sensibilités distinctes quant aux conditions, aux rythmes et aux précautions devant encadrer l'évolution de la justice.
Un diagnostic commun sur les limites du fonctionnement judiciaire
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L'ensemble des intervenants s'accorde sur un constat. Les modes traditionnels de fonctionnement de la justice, caractérisés par la centralité du papier, la longueur des procédures et la fragmentation des circuits juridictionnels, apparaissent de moins en moins adaptés aux attentes contemporaines. Les citoyens, mieux informés et plus attentifs à l'action publique, expriment des exigences accrues en matière de célérité, de lisibilité et d'accessibilité du service public de la justice.
Dans son allocution, le Président de la République a inscrit ce constat dans une perspective institutionnelle large. Il a rappelé que la justice, rendue au nom du peuple, ne peut demeurer en marge des transformations qui traversent l'administration et la société. La transition numérique y est présentée comme une évolution nécessaire pour renforcer la crédibilité de l'action publique et consolider l'État de droit.
Le Bâtonnier de l'Ordre des avocats a prolongé cette analyse en l'ancrant dans la pratique quotidienne des juridictions. Il a souligné que les lenteurs procédurales, l'encombrement des rôles et les inégalités d'accès au droit fragilisent la relation entre le justiciable et l'institution judiciaire, et que le numérique peut contribuer à corriger certaines de ces insuffisances, à condition d'être pensé comme un outil au service du justiciable.
Cheikh Mbacké Guissé a, pour sa part, élargi la réflexion en soulignant que la mutation numérique dépasse la seule dimension organisationnelle. Selon lui, elle affecte en profondeur le rapport au droit, au juge et à l'acte de juger, soulevant des enjeux intellectuels et éthiques qui touchent à l'essence même de la fonction juridictionnelle.
Le numérique comme outil d'amélioration, mais non comme fin
Une convergence nette apparaît sur les apports possibles du numérique. La dématérialisation des procédures, la gestion électronique des dossiers et l'archivage numérique perçus comme des leviers susceptibles d'améliorer la fluidité du traitement des affaires, de renforcer la sécurité juridique et de limiter certains dysfonctionnements récurrents.
Le Chef de l'État a évoqué les chantiers engagés ou projetés, relatifs aux plateformes numériques judiciaires, à la digitalisation du casier judiciaire et à la modernisation de la gestion pénitentiaire, traduisant une volonté d'inscrire l'évolution de la justice dans un cadre structuré.
Le Bâtonnier a insisté sur les effets concrets de ces évolutions pour les justiciables et les auxiliaires de justice, notamment en matière de réduction des délais et de meilleure traçabilité des procédures, tout en rappelant la nécessité d'une modernisation équitable de l'ensemble de l'environnement judiciaire.
Cheikh Mbacké Guissé a complété cette approche en soulignant que les outils numériques peuvent également contribuer à améliorer la qualité du raisonnement juridictionnel, en facilitant l'accès à la jurisprudence et à la doctrine, sans jamais se substituer à l'appréciation humaine du juge.
L'alerte du procureur général sur les risques d'exclusion
La prise de parole du procureur général près la Cour suprême, Jean-Louis Toupane, est venue introduire une dimension de vigilance sociale et institutionnelle dans le débat. Tout en reconnaissant que le numérique peut offrir des gains réels en matière d'efficacité et de modernisation, il a mis en garde contre les risques d'exclusion et de déséquilibre qu'une transition insuffisamment maîtrisée pourrait engendrer.
Selon lui, le numérique ne constitue ni une solution neutre ni une réponse universelle. Une justice excessivement numérisée, dépourvue d'un accompagnement humain suffisant, pourrait accentuer les inégalités d'accès au droit et marginaliser les populations les plus vulnérables, peu familiarisées avec les outils technologiques ou privées d'un accès stable aux infrastructures numériques. Il a insisté sur le fait que le numérique ne doit ni éloigner le justiciable du juge ni réduire l'acte judiciaire à une simple mécanique procédurale.
Jean-Louis Toupane a également attiré l'attention sur les enjeux liés à la protection des données personnelles, à la transparence des outils numériques et au respect des libertés individuelles, rappelant que la justice ne peut renoncer à ses principes fondamentaux au nom de la performance technologique.
Les fondements humanistes rappelés par le Premier président
L'intervention du Premier président de la Cour suprême, Mouhamadou Mansour Mbaye, a permis de replacer l'ensemble de ces évolutions dans une perspective de long terme. Dans un contexte social et médiatique souvent marqué par la contestation des décisions judiciaires, il a rappelé que la mission fondamentale de l'institution demeure la garantie de la primauté du droit et la préservation de la paix civile.
Il a insisté sur le fait que le droit ne saurait être dissocié de la dignité humaine ni de l'égalité entre les citoyens, rappelant que l'égalité devant la loi constitue le socle de toute société démocratique. Selon lui, le droit humain s'inscrit dans une perspective universelle et intemporelle, et la justice doit protéger sans distinction, garantir les libertés et préserver les plus vulnérables.
Sur la question de la modernisation numérique, Mouhamadou Mansour Mbaye a plaidé pour une évolution maîtrisée, affirmant que les outils numériques ne doivent en aucun cas affaiblir la dimension humaine de l'acte de juger. Il a également rappelé que l'indépendance de la justice ne constitue ni un privilège ni une protection personnelle pour le magistrat, mais une garantie constitutionnelle offerte au justiciable.
Abordant les critiques liées aux lenteurs judiciaires, il a défendu la retenue comme une vertu cardinale de l'institution, estimant que la justice progresse avec mesure non par crainte, mais par respect pour la gravité de sa mission.
Une vision partagée, fondée sur l'équilibre
Au terme de cette rentrée solennelle, une ligne de force se dégage clairement. Aucun des intervenants ne plaide pour une justice déshumanisée ou livrée aux automatismes technologiques. Tous s'accordent sur la nécessité d'intégrer les outils numériques comme des instruments d'amélioration du service public, sans jamais remettre en cause l'humanité de l'acte de juger.
Le politique fixe l'orientation générale, le magistrat éclaire les enjeux éthiques et conceptuels, le parquet alerte sur les risques sociaux, l'avocat rappelle les droits et les équilibres, tandis que le Premier président réaffirme les fondements humanistes du droit. De cette pluralité de regards émerge une vision cohérente d'une justice attentive à son époque, ouverte à la modernité, mais fermement attachée à ses principes.
La transformation numérique de la justice apparaît ainsi non comme une rupture, mais comme une épreuve de maturité institutionnelle, dans laquelle la technologie ne vaut que par l'usage qu'en fait l'homme, au service du droit, de l'égalité et de la dignité de tous