Sur ses terrains d'intervention, Médecins Sans Frontières agit pour lutter contre les dangers liés à la grossesse et à l'accouchement. En 2024, les équipes MSF ont assisté 369 000 naissances : plus de 1 000 par jour. Quinze pour cent d'entre elles ont eu lieu au Nigeria, en RCA et au Bangladesh, dans des pays où être enceinte et devoir donner naissance entraînent des taux de mortalités élevés. Le travail va bien au-delà de la salle d'accouchement : de l'accès aux soins à la prise en charge de maladies mortelles évitables, MSF tente de réduire les obstacles qui menacent la vie des femmes enceintes.
Hermina Nandode vit en République centrafricaine (RCA), Mahmuda Murjanatu dans le nord du Nigeria et Sabera est une réfugiée rohingya vivant au Bangladesh. Toutes les trois font face à une même problématique : être enceinte et tenter de survivre.
Les défis de l'accès aux soins dans les zones dépourvues de centres de santé
« J'ai marché de cinq à neuf heures du matin. J'ai dû venir seule - mes parents ne sont arrivés que le lendemain. Mon mari voulait venir, mais son vélo est tombé en panne », raconte Hermina depuis l'hôpital de Batangafo, dans le nord de la République Centrafricaine.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Les constats des soignants sont sans appel : « Les difficultés commencent avec le manque d'accès aux soins obstétricaux, il n'y a tout simplement pas assez de centres de santé », résume Nadine Karenzi, responsable médicale de Médecins Sans Frontières à Batangafo. « À cela s'ajoutent les distances entre les villages et les cliniques, l'absence de moyens de transport, l'insécurité, et le coût des déplacements. » Il n'est pas rare que certains centres de santé manquent de personnel formé ou de médicaments.
Dans le nord du Nigeria, Murjanatu attend à l'hôpital général de Shinkafi, soutenu par MSF, avant d'être transférée en urgence pour traiter une anémie sévère. Elle a attendu avant de consulter, faute d'argent, même pour une simple visite prénatale. « Si tu n'as pas d'argent, tu ne peux pas aller aux consultations. Personne ne te verra si tu ne paies pas. » Certaines femmes parcourent plus de 200 kilomètres pour accéder aux soins gratuits de MSF.
« Nous utilisons des modèles de soins décentralisés », explique Patience Otse, superviseure des sage-femmes MSF à Shinkafi. « Nos équipes ne peuvent pas toujours atteindre les femmes qui ont besoin de nous, alors nous travaillons avec des accoucheuses traditionnelles et des sages-femmes communautaires qui réfèrent les cas compliqués. »
« Ici, MSF couvre beaucoup de besoins - de la nourriture aux médicaments, en passant par la chirurgie. Les transports vers l'hôpital, ainsi que le retour dans la communauté, sont tous deux assurés », souligne Madina, sage-femme dans le même hôpital. Quand c'est possible, MSF soutient les postes de santé isolés afin de référer les cas graves et utilise un réseau de motos pour atteindre les zones les plus reculées.
Le lourd coût de l'accès aux soins obstétriques est un obstacle auquel Sabera, qui vit dans le camp de Cox's Bazar au Bangladesh, est également confrontée : « Il nous arrive de vendre des objets de la maison ou de s'endetter pour aller à l'hôpital en urgence. »
Accéder aux soins obstétriques malgré la peur de la discrimination et des tabous liés à la santé maternelle
En plus du coût de transport, la langue constitue un autre frein. Emmanuelle Bamongo, sage-femme MSF, détaille : « À Batangafo, beaucoup de femmes hésitent à venir par peur d'être moquées parce qu'elles ne parlent pas le Sango ».
C'était le cas d'Honorine, enceinte pour la dixième fois - seules six de ses grossesses sont arrivées à terme. Installée à la Bignola, une « maison d'attente » mise en place par MSF à côté de l'hôpital pour accueillir les patientes à risque, elle donnera naissance pour la première fois à l'hôpital. « Nous n'avons pas d'argent. Pour aller à l'hôpital, il faut des vêtements pour soi et pour le bébé - on ne pouvait même pas payer ça. Et je ne parle pas Sango », raconte Honorine.
Sa décision de venir a été influencée par les complications de ses précédentes grossesses et les conseils de soignants proches de son village. « Avant, j'avais honte de n'avoir rien. Mais après ce que j'ai vu, si je retombe enceinte, je ferai tout pour aller à l'hôpital » explique-t-elle. « Rien d'autre n'a d'importance : je veux juste rentrer chez moi avec mon bébé - et en bonne santé. »
Au Bangladesh, Sabera est aujourd'hui sur le point d'accoucher de son sixième enfant, et évoque également un obstacle parmi les plus répandus : « Certains maris permettent à leurs femmes d'aller à l'hôpital, mais d'autres non. »
« Une femme peut souffrir chez elle, perdre du sang ou faire face à une complication grave, mais sans l'accord de son mari, elle ne peut pas se rendre à l'hôpital », explique Patience Otse, superviseure des sage-femmes MSF à Shinkafi, au Nigeria. « Parfois, le mari n'est même pas à la maison, alors elle attend. »
Pour Raquel Vives, sage-femme et experte en santé sexuelle et reproductive chez MSF, ces décès maternels restent largement invisibles, bien que l'ONU rappelle qu'une femme meurt toutes les deux minutes d'une complication liée à la grossesse ou à l'accouchement. « Ces drames ne sont pas une fatalité - la plupart pourraient être évités avec des soins prodigués à temps », dit-elle. « L'essentiel, c'est que les femmes puissent accoucher dans une structure avec du personnel qualifié. Mais, dans beaucoup d'endroits où nous travaillons, les systèmes de santé peinent déjà à assurer un accouchement simple. Les coupes humanitaires qui s'annoncent ne feront qu'aggraver la situation. »
À Batangafo, Alida Fiossona attend son troisième enfant à la Bignola, où elle évoque la stigmatisation : « Certaines se moquent de celles qui viennent ici. Mais ma santé est plus importante que leurs opinions. » « Les croyances aussi pèsent lourd, ajoute Patience Otse. Si tu accouches chez toi, tu es une femme forte. Si tu vas à l'hôpital, non. »
Continuer à lutter contre les décès maternels qui peuvent être anticipés et évités
La majorité des complications qui tuent des femmes et des adolescentes pourraient être prévenues. Hémorragie, travail obstrué, infections figurent parmi les causes les plus fréquentes. L'hypertension non diagnostiquée peut également provoquer une éclampsie, souvent mortelle.
« Parfois, l'hypertension est liée à l'insécurité, à la peur, à l'anxiété », explique Madina Salittu, sage-femme à l'hôpital général de Shinkafi. « Beaucoup de femmes n'ont pas accès aux soins prénataux, personne ne surveille leur tension. » L'anémie est un autre facteur de risque majeur. « Sur 90 femmes enceintes admises, 70 sont anémiques. Cela augmente le besoin de transfusions », note Patience Otse.
« L'une des causes les plus ignorées de mortalité maternelle reste l'avortement à risque », rappelle Raquel Vives. « Quand il n'est pas mortel, il laisse des séquelles - infertilité, douleurs chroniques. Nous traitons régulièrement des femmes en état critique après des avortements réalisés par elles-mêmes ou par des personnes non formées, dans des conditions dangereuses. » Les lois restrictives, les tabous et le manque de contraception poussent des femmes vers des pratiques clandestines, non encadrées, qui mettent directement leur vie en danger.
« Quand des complications surviennent, tout est une question de temps - et il n'est pas toujours possible de les prévoir », ajoute Raquel Vives.
« Nous essayons également de sensibiliser à la planification familiale pendant les consultations prénatales », explique Dinatunessa, sage-femme à l'hôpital mère-enfant de Goyalmara, à Cox's Bazar. « Nous parlons des bienfaits de l'espacement des grossesses et des méthodes disponibles, mais certaines femmes ne reçoivent aucun soutien de leur mari. »
« La mortalité maternelle révèle toute une série de facteurs qui pèsent plus largement sur la santé et les droits des femmes analyse Raquel Vives, des facteurs qui restent souvent dans l'ombre. Au-delà de l'impact évident sur la survie des enfants, chaque mère qui meurt rend ces risques encore plus lourds pour la génération suivante. Les inégalités de genre aggravent tout cela : beaucoup de femmes n'ont ni l'autonomie, ni les ressources, ni le pouvoir de décision nécessaires pour accéder à des soins sûrs et rapides. »
Après trois semaines passées à la Bignola et un accouchement sans complication, Hermina sourit, avant que son visage ne se referme : « Je ne sais pas ce qu'elle deviendra, murmure-t-elle. C'est une fille. »