Ile Maurice: Diego Garcia - La base qui permet aux États-Unis de frapper partout

Le 20 janvier, Donald Trump a ravivé les tensions autour du transfert de souveraineté de l'archipel des Chagos à Maurice, qualifiant l'accord conclu par le Royaume-Uni d'«acte de totale faiblesse» et de «grande stupidité». Selon le président américain, ce type de concession de la part des alliés des États-Unis justifierait une affirmation plus ferme de la puissance américaine sur des territoires stratégiques, allant jusqu'à évoquer le besoin pour Washington d'acquérir le Groenland. Pour Trump, les logiques de rivalité avec la Chine et la Russie, déjà invoquées dans l'Arctique et l'Atlantique Nord, s'étendent désormais pleinement à l'océan Indien.

Au coeur de cette vision se trouve Diego Garcia, île isolée de l'océan Indien, couverte de végétation luxuriante et bordée de plages de sable blanc. Derrière cette image de carte postale se cache pourtant l'un des sites militaires les plus fermés et les plus stratégiques au monde. Diego Garcia est la plus grande des îles formant l'archipel des Chagos. L'accès y est strictement contrôlé : aucun vol commercial, des autorisations maritimes limitées aux îles périphériques et des permis délivrés uniquement aux personnes liées aux autorités britanniques ou à la base militaire anglo-américaine.

La montée des rivalités entre grandes puissances renforce l'importance stratégique de l'océan Indien. Alors que le réchauffement climatique ouvre progressivement de nouvelles routes maritimes dans l'Arctique, celles-ci restent encore insuffisantes pour absorber des volumes majeurs de commerce mondial. À l'inverse, l'océan Indien demeure vital : près des deux tiers du pétrole mondial et environ un tiers du fret global y transitent chaque jour. Ces dernières années, les tensions maritimes s'y sont intensifiées, avec notamment la saisie par les États-Unis d'un navire reliant la Chine à l'Iran au large du Sri Lanka, ou encore des exercices navals conjoints menés par la Russie, la Chine et l'Iran au large de l'Afrique du Sud.

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Ces manoeuvres, impliquant ou ciblant des pays situés près des principaux goulets d'étranglement du commerce mondial, détroit d'Ormuz, Bab-el-Mandeb, canal de Suez, détroit de Malacca ou cap de Bonne-Espérance, sont perçues comme un signal clair : Moscou et Pékin démontrent leur capacité à exercer une pression directe sur les routes commerciales mondiales et donc, sur les intérêts économiques américains. Dans ce contexte, Diego Garcia apparaît comme une pièce maîtresse du dispositif militaire des États-Unis.

Seule base Américaine permanente dans l'océan indien

Seule base militaire américaine permanente dans l'océan Indien, Diego Garcia se situe à distance égale du détroit de Bab-el-Mandeb et du détroit de Malacca, permettant à Washington de projeter sa puissance sur l'ensemble de la région. L'océan Indien, qui s'étend de la côte est de l'Afrique à l'Australie en passant par le Moyen-Orient et l'Asie du Sud-Est, regroupe 33 pays et près de 2,9 milliards d'habitants. Au centre géographique de cet espace stratégique se trouve précisément l'archipel des Chagos.

Historiquement, la base de Diego Garcia joue un rôle clé dans de nombreuses opérations militaires. Elle a soutenu les interventions en Irak, en Afghanistan et dans la Corne de l'Afrique. En 2024, deux bombardiers B-52 Stratofortress y ont été déployés dans le cadre d'une mission de dissuasion couvrant l'Indo-Pacifique, dans un contexte de tensions impliquant les Houthis, l'Iran et, plus largement, la Chine. La base fonctionne comme un noeud défensif essentiel, garantissant aux États-Unis la capacité de protéger les voies maritimes critiques et de prévenir toute tentative de remise en cause de leur domination stratégique.

Sur sa plateforme Truth Social, Donald Trump a explicitement présenté Diego Garcia comme un enjeu de sécurité nationale pour les États-Unis, rappelant qu'elle abrite une «base militaire vitale». Dès les années 1970, Washington a investi massivement pour transformer l'île en une base aérienne pleinement opérationnelle. Depuis, ses activités restent largement couvertes par le secret-défense.

La base a servi de point d'appui aux bombardiers furtifs américains durant la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 septembre 2001, puis lors de la guerre en Irak, où des avions de combat et des troupes y étaient stationnés, aux côtés du navire-hôpital USNS Comfort. Plus récemment, en mai 2025, des images satellites de Planet Labs ont révélé le déploiement de bombardiers américains sur l'île, dans un contexte d'escalade militaire au Yémen et de tensions accrues avec l'Iran.

Bombardiers B-2 au coeur du dispositif

Diego Garcia accueille aujourd'hui des unités de l'US Navy, de l'US Air Force, de l'US Space Force ainsi que de la Royal Navy britannique. Sa position géographique en fait un centre clé pour le ravitaillement en vol, la logistique navale et les opérations de surveillance. Des bombardiers B-1, B-2 et B-52, ainsi que des sous-marins nucléaires, y ont régulièrement été observés. Depuis cette base, les États-Unis ont lancé des frappes en Afghanistan après 2001, en Irak lors de l'invasion de 2003 et l'installation avait déjà joué un rôle central lors de la première guerre du Golfe en 1991.

La valeur militaire de Diego Garcia repose avant tout sur sa localisation, au carrefour des routes maritimes reliant l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie, à proximité du détroit d'Ormuz, artère vitale du commerce pétrolier mondial. La base sert de hub logistique, de plateforme de projection aérienne et de centre de renseignement. Elle accueille également des navires de prépositionnement maritime, permettant un déploiement rapide des forces américaines en cas de crise.

Cette importance stratégique s'est renforcée avec la montée en puissance navale de la Chine, notamment depuis l'ouverture de sa base militaire à Djibouti, et avec l'affirmation régionale de l'Iran. Téhéran, qui développe un arsenal balistique et des capacités avancées de drones, est perçu par Washington comme une menace directe pour la stabilité régionale et les intérêts pétroliers occidentaux. Des responsables iraniens ont déjà évoqué la possibilité de frappes contre des bases américaines, y compris Diego Garcia, située à environ 3 795 km de l'Iran.

Dans ce contexte, la présence de bombardiers furtifs B-2 sur l'île revêt une signification particulière. Environ un tiers de la flotte opérationnelle américaine de B-2 aurait été déployé à Diego Garcia, selon des images satellites montrant six appareils stationnés aux côtés de ravitailleurs. Capables de transporter des charges conventionnelles et nucléaires, et d'emporter la bombe anti-bunker GBU-57 Massive Ordnance Penetrator, ces avions peuvent frapper des cibles profondément enfouies, y compris des installations nucléaires iraniennes.

Une île britannique au fonctionnement américain

La journaliste Alice Cuddy, de la BBC, a bénéficié en 2024 d'un accès exceptionnel de cinq jours à l'île. Elle décrit un atoll de 44 km², verdoyant et ponctué d'infrastructures militaires blanches, marqué par une forte présence symbolique britannique et américaine. Panneaux évoquant la «liberté», routes aux noms évocateurs, véhicules américains, dollar comme monnaie courante : Diego Garcia apparaît comme un espace hybride, à la fois britannique par son héritage colonial et profondément américain dans son fonctionnement quotidien.

Séparé de Maurice en 1965, Diego Garcia a été loué aux États-Unis en 1966 pour une durée initiale de 50 ans, renouvelable. Cet accord, prolongé, doit expirer en 2036. Pour Londres, Diego Garcia représentait à la fois un moyen de préserver un lien militaire étroit avec Washington et une opportunité financière, malgré une présence britannique réduite à un rôle symbolique.

Le projet de loi de retour à la Chambre des lords le 26 janvier

Le «Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill» a été examiné par la House of Commons le mardi 20 janvier. À l'issue des débats, les députés ont étudié les amendements adoptés par la Chambre des lords et ont décidé de les rejeter, renvoyant ainsi le texte à la «House of Lords» avec les motifs de leur désaccord. Ce renvoi marque l'entrée du projet de loi dans la phase dite de «ping-pong» parlementaire, durant laquelle le texte peut circuler entre les deux Chambres jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé sur une version commune. La prochaine étape est prévue le lundi 26 janvier, date à laquelle la Chambre des lords examinera les amendements des Communes ainsi que les raisons avancées pour leur rejet, dans le cadre du processus législatif entourant la base militaire de Diego Garcia et le «British Indian Ocean Territory».

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