La polémique sur la « dette cachée », au-delà de la querelle de chiffres entre l'APR et le Pastef, a remis la question de la dette au centre de jeu. Avec 132 % du PIB, le Sénégal est en effet le deuxième pays le plus endetté d'Afrique derrière le Soudan.
La nouvelle Cheffe de mission du FMI, Mercedes Vera Martin, a procédé à sa première visite de contact avec les autorités sénégalaises le 21 janvier. Elle a eu une audience avec le Président Bassirou Diomaye Faye et les discussions selon les deux parties avancent vers la conclusion d'un nouveau programme d'ici l'été 2026.
Cette date marquera la fin de la crise de la « dette cachée » dont les conséquences sur l'économie sénégalaise furent désastreuses entre 2024 et 2025. Outre les baisses de la notation du Sénégal par les agences, la faiblesse des investissements et les montants élevés de remboursement des échéances aux créanciers, le Sénégal a souffert de l'hypothèque de la dette qui touche de nombreux pays du Sud, en particulier en Afrique.
La dette publique en Afrique n'est plus une préoccupation technique réservée aux ministères des finances. Elle devient depuis quelques années un enjeu économique et politique majeur, qui concerne tous les acteurs de la société.
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Dette : de quoi parle-t-on ?
La dette, pour un État, correspond à l'ensemble des sommes qu'il emprunte pour financer ses dépenses lorsque ses recettes (impôts, taxes, exportations) ne suffisent pas. On parle alors de dette souveraine, c'est-à-dire la dette contractée par un gouvernement. Elle se compose de plusieurs catégories.
La dette souveraine intérieure regroupe les emprunts réalisés auprès d'acteurs nationaux (banques locales, fonds de pension, investisseurs domestiques). La dette souveraine extérieure, elle, correspond à l'argent emprunté auprès de créanciers étrangers. La dette souveraine extérieure est souvent considérée comme plus dangereuse que la dette souveraine intérieure parce qu'elle induit un risque géopolitique (un Etat ou une institution étrangère disposent de leviers de pressions politiques) de nouveaux risques économiques (risques de change en particulier, en cas de variations importantes des devises).
Cette dette extérieure se divise elle-même en deux grandes familles : la dette bilatérale, contractée directement auprès d'un autre État (par exemple un prêt de la Chine au Kenya), et la dette multilatérale, fournie par des institutions internationales comme la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou le FMI.
Problème généralisé
Entre 2015 et 2024, le ratio dette/PIB moyen des pays africains est passé de 44,4 % à 66,7 %, du fait des baisses des recettes publiques et de la succession des crises internationales. De plus, certains épisodes de défauts de paiement sont particulièrement restés dans les mémoires.
En 2022, le Ghana s'est brusquement retrouvé incapable de faire face à ses remboursements. Après des années d'emprunts massifs pour financer des infrastructures et compenser la chute des revenus induits par la crise du Covid-19 et l'invasion de l'Ukraine, la dette publique dépasse 92 % du PIB.
La flambée des taux d'intérêt internationaux rend le refinancement impossible, tandis que la monnaie nationale, le cedi, s'effondre. Acculé, le gouvernement suspend le paiement d'une grande partie de sa dette extérieure et demande l'aide du FMI, qui impose un programme d'austérité et une restructuration profonde de la dette, y compris des obligations détenues par des investisseurs privés. Si le gouvernement ghanéen est depuis parvenu à stabiliser la situation, le pays a longtemps été touché par une inflation record, une baisse du pouvoir d'achat et des tensions sociales, illustrant comment une crise financière peut rapidement devenir une crise économique et politique.
La Chine, un acteur différent
Depuis le début des années 2000, la Chine a profondément transformé le financement du développement africain. Alors que les pays occidentaux et les institutions multilatérales imposaient des conditions strictes, Pékin proposait des prêts rapides, centrés sur les infrastructures.
Les financements chinois se distinguent, dans certains contextes, par des paramètres financiers spécifiques par rapport à ceux proposés par les institutions multilatérales. En période de contraintes macroéconomiques, le Nigéria a notamment mobilisé des ressources financières auprès de créanciers chinois. Ces prêts comportent des taux d'intérêt généralement supérieurs à ceux pratiqués par le FMI, dont les financements se situent en moyenne autour de 2 %, tandis que certains prêts bilatéraux affichent des niveaux proches de 5 %. Les modalités de remboursement, souvent structurées sur des horizons relativement rapprochés, peuvent accentuer les besoins de trésorerie à court terme et conduire les États concernés à recourir à des mécanismes de refinancement successifs
Entre 2000 et 2023, on estime que la Chine a prêté près de 182 milliards de dollars à 49 gouvernements africains et 7 organisations régionales. En 2025 uniquement, les pays en voie de développement avaient 35 milliards de dollars de créances envers la Chine. Ainsi, selon le think tank australien Lowy Institute la Chine était bien plus qu'un bailleur pour le développement durant ces deux décennies. Si un pays développé comme l'Allemagne n'utilisait que 8,4 % de son budget pour payer sa dette en 2023, ce taux monterait à 20 % pour les 46 pays les plus pauvres du monde, alors qu'ils sont déjà confrontés à d'autres défis budgétaires.
Le défi de la sauvegarde d'infrastructures vitales
Dans certains cas, l'incapacité de pays à faible revenu à honorer leurs engagements financiers a conduit à des réaménagements contractuels concernant des infrastructures financées par la Chine. Ainsi, en 2017, confronté à des difficultés de remboursement liées à une dette d'environ 1,4 milliard de dollars contractée pour la construction du port de Hambantota, le Sri Lanka a conclu un accord prévoyant la concession de cette infrastructure à une entreprise chinoise pour une durée de 99 ans
Certains analystes, parmi lesquels l'expert indien Brahma Chellaney, estiment que la stratégie de prêts chinois repose parfois sur l'anticipation des difficultés de remboursement des pays bénéficiaires. Selon cette lecture, ces situations pourraient ensuite ouvrir la voie à des accords donnant aux créanciers chinois une influence accrue sur certaines infrastructures stratégiques
Une difficulté majeure : restructurer la dette
Lorsqu'un pays n'est plus en mesure de rembourser ses échéances, la renégociation de sa dette est souvent indispensable pour rétablir une trajectoire économique soutenable. Concrètement, cela signifie que le service de la dette, c'est à dire le remboursement de la somme empruntée et des intérêts, devient trop important par rapport aux ressources disponibles. Ousmane Sonko a plusieurs fois annoncé refuser la restructuration de la dette, se basant sur des arguments souverainistes et relevant de l'image du pays.
Si le Fmi annonce d'être fermé à aucune hypothèse, tous les créanciers n'acceptent pas la renégociation de la même manière. Si certains acceptent de revoir la dette des pays africains à la baisse. La France a par exemple mis en place le dispositif C2D en 2001, qui permet d'annuler la dette tout en réaffectant l'équivalent des paiements à des projets de développement, d'autres sont plus intransigeants.
La Chine privilégie une approche distincte de celle des mécanismes traditionnels de restructuration de la dette. Elle ne participe notamment pas au Club de Paris, un cadre informel réunissant principalement des créanciers occidentaux en vue de solutions coordonnées aux difficultés de paiement des États.
Pékin privilégie le plus souvent des négociations bilatérales, assorties de modalités propres à chaque situation. En Zambie et en Éthiopie, ce positionnement a contribué à des discussions prolongées sur les conditions de restructuration de la dette, malgré l'implication d'institutions multilatérales et de partenaires internationaux, maintenant un contexte d'incertitude financière et économique.
Enfin, les créanciers privés sont également généralement plus intransigeants. En particulier, les « fonds vautours » dont la députée Aissata Tall Sall, au sein de l'hémicycle, devant Cheikh Diba, rappelait la dangerosité, se spécialisent dans l'achat à bas prix de dettes émises par des débiteurs en difficulté ou proches du défaut de paiement, dans le but de réaliser une plus-value lors de la phase de restructuration.
Voilà les enjeux et les acteurs auxquels sont confrontés de plus en plus de pays africains pris au piège de la dette. La décision d'Ousmane Sonko de refuser de restructurer la dette du Sénégal peut donc se comprendre, mais seul l'avenir nous dira si elle s'avèrera « viable » comme il le prétend.