Les résultats des élèves agaléens au «School Certificate» (SC) inquiètent. Laval Soopramanien, président de l'association Les Amis d'Agaléga, alerte sur les manquements existants et appelle le ministère de l'Éducation à agir pour garantir le bien-être des enfants de l'île et leur intégration au sein de la République de Maurice.
Les résultats du «School Certificate» à Agaléga mettent en lumière des difficultés persistantes. Selon vous, quels sont les principaux freins structurels qui empêchent les élèves de se préparer dans des conditions équitables par rapport à ceux de Maurice ?
Le premier obstacle apparaît dès la petite enfance. Au niveau pré-primaire, les enfants ne sont pas suffisamment préparés. Les cours sont assurés par des employés de l'Outer Islands Development Corporation (OIDC). Je ne remets pas en cause leur engagement, mais il y a un manque évident de considération et d'encadrement institutionnel pour ce secteur. Cette situation perdure depuis plusieurs années, malgré les nombreuses alertes lancées, restées sans réponse.
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Au primaire, on observe une meilleure organisation, avec un minimum de structure. En revanche, au secondaire, nous avons clairement reculé de plus de 15 ans. À l'époque, sous MEDCO, des enseignants spécialisés dispensaient les différentes matières. Les parents s'impliquaient davantage, la rigueur et la discipline étaient au rendez-vous. Malgré un encadrement strict, les élèves tenaient bon : chaque année, trois ou quatre réussissaient le SC. Certains poursuivaient même leurs études jusqu'en Grade 9 sur l'île avant de continuer à Maurice.
Depuis une dizaine d'années, le niveau au secondaire à Agaléga ne cesse de se dégrader. Les responsabilités sont partagées. Les élèves évoquent une démotivation et un manque de responsabilisation.
Du côté du personnel enseignant, l'effectif reste insuffisant. Il faudrait au minimum six à sept enseignants pour un collège, afin de couvrir les classes du Grade 7 au Grade 11, sans oublier le pré-vocationnel. Avec seulement cinq enseignants, dont certains doivent aussi assurer des fonctions administratives, la gestion devient extrêmement difficile, surtout face à des élèves parfois en grande difficulté.
À cela s'ajoutent des contraintes logistiques importantes. L'OIDC doit veiller à ce que les enfants puissent se rendre régulièrement à l'école. Le collège étant situé sur l'île du Nord, les déplacements dépendent des marées.
Lorsque celles-ci ne sont pas favorables, les élèves du Sud ne peuvent pas se rendre en classe et perdent des journées entières d'apprentissage. Des parents ont même proposé que leurs enfants puissent être hébergés sur l'île du Nord, avec une allocation pour les familles d'accueil, afin d'assurer une scolarité plus stable.
Enfin, il est impératif de repenser l'avenir économique d'Agaléga. Il ne s'agit pas de distribuer de l'argent, mais de diversifier les secteurs d'activité et d'offrir des perspectives concrètes. Ainsi, un jeune qui ne réussit pas brillamment son SC pourrait suivre une formation et exercer un métier.
Autrefois, avec le PRB, un adolescent de 13 ou 14 ans pouvait déjà intégrer le monde du travail. Aujourd'hui, avec les nouvelles réglementations, de nombreux jeunes titulaires de deux ou cinq crédits se retrouvent sans emploi et sans perspectives à Agaléga.
Vous évoquez un manque d'enseignants à Agaléga . Concrètement, comment cette pénurie influence-t-elle la qualité de l'enseignement et le choix des matières proposées aux élèves préparant le SC ?
Cette pénurie a un impact réel sur le parcours scolaire des élèves. À titre d'exemple, le Kreol Morisien est aujourd'hui une matière dans laquelle de nombreux élèves brillent à Maurice - les résultats du dernier SC en témoignent. Or, à Agaléga, cette matière est enseignée uniquement au primaire et n'est pas proposée au secondaire, ce qui limite les choix et les chances de réussite des élèves. Cela soulève naturellement des questions sur l'accompagnement pédagogique, tant du côté des éducateurs que de l'encadrement global.
La situation est similaire pour les sciences. La chimie et la biologie sont enseignées jusqu'au Grade 9 et ne sont plus disponibles par la suite. Depuis plusieurs années, nous plaidons pour la mise en place d'un laboratoire, même modeste, afin de permettre aux élèves de poursuivre ces matières dans des conditions acceptables. À ce jour, cette demande reste sans suite.
En tant qu'acteur social, je m'interroge également sur les moyens alloués à l'éducation à Agaléga au fil des années, notamment ceux qui ont transité par MEDCO. Il ne s'agit pas d'accuser, mais de comprendre comment ces ressources ont été utilisées, d'autant plus que les infrastructures demeurent très limitées.
À l'heure actuelle, les élèves suivent leurs cours dans une ancienne bibliothèque, le collège ayant été endommagé lors du passage du cyclone Chido. Il faut toutefois reconnaître l'appui de l'OIDC, qui a mis cette structure à disposition pour assurer la continuité pédagogique.
Cela dit, le ministère de l'Éducation a lui aussi un rôle à jouer dans la reconstruction et le renforcement du système éducatif à Agaléga. C'est dans ce contexte que je plaide pour que l'éducation sur l'île relève du SeDEC (Service diocésain de l'éducation catholique). Par le passé, lorsque des enseignants du SeDEC étaient en poste, les résultats étaient probants, avec un taux de réussite élevé et une vie scolaire plus dynamique, intégrant également des activités sociales et éducatives essentielles au développement des enfants.
Vous plaidez pour la création d'un collège géré par la SeDEC à Agaléga. En quoi ce modèle serait-il plus adapté aux réalités de l'île et quelles améliorations concrètes pourrait-il apporter aux élèves et aux enseignants ?
Le SeDEC fonctionne selon un modèle différent, avec une approche plus structurée et un encadrement pédagogique renforcé. Sans remettre en cause le travail des institutions publiques ou privées existantes, mon constat est que les élèves auraient davantage à y gagner.
Les mesures récemment annoncées par le gouvernement, comme l'accès au Grade 12 avec trois crédits, vont certes dans le bon sens. Mais la réalité à Agaléga est préoccupante : les élèves peinent déjà à atteindre ce seuil minimal. C'est une situation difficile à accepter, humainement et éducativement.
Aujourd'hui, les élèves peuvent composer leurs examens à Agaléga, ce qui constitue une avancée. Toutefois, lors de la dernière session, aucun des cinq candidats n'a réussi à franchir cette étape. Cela démontre que le problème ne se situe pas uniquement au niveau de l'accès aux examens, mais bien dans l'accompagnement en amont. Le SeDEC, par sa rigueur et sa méthodologie, pourrait apporter une meilleure continuité pédagogique et éviter tout relâchement dans le suivi des élèves.
Je comprends également les préoccupations exprimées par certains enseignants concernant l'isolement. Cela dit, lorsqu'on s'engage contractuellement pour travailler à Agaléga, on est conscient des réalités de l'île. Il ne s'agit pas d'un environnement privilégié, mais d'un lieu qui demande un véritable engagement. D'autant plus que plusieurs enseignants sont en poste depuis des années et connaissent bien le contexte local.
Je suis convaincu que si le SeDEC lançait un appel à candidatures, que ce soit pour le primaire ou pour les différentes matières du secondaire, l'intérêt serait réel. Il existe un véritable engouement pour venir enseigner à Agaléga. Donner cette opportunité à d'autres permettrait non seulement de renouveler les équipes, mais aussi d'insuffler une nouvelle dynamique au système éducatif de l'île, au bénéfice des élèves comme des enseignants.
Quelle serait, selon vous, la solution pour redresser durablement le système éducatif à Agaléga ?
L'intervention doit commencer dès la petite enfance. Il est essentiel de renforcer l'encadrement au niveau préscolaire afin de poser des bases solides dès les premières années. C'est à ce stade que se construit le rapport à l'école et à l'apprentissage.
Au niveau du collège, une réorganisation en profondeur s'impose. Il faut revoir le fonctionnement et permettre à des enseignants réellement motivés et engagés d'accompagner ces jeunes. On ne peut pas demander à un seul enseignant d'assurer plusieurs disciplines telles que le français, les mathématiques ou les sciences. Chaque matière nécessite des compétences spécifiques et un encadrement adapté.
Le manque d'enseignants ne peut plus être avancé comme justification permanente. Les enfants d'Agaléga doivent bénéficier des mêmes facilités et du même niveau d'exigence que ceux de Maurice. Ce n'est qu'une fois ces conditions réunies que l'on pourra évaluer de manière juste les responsabilités éventuelles, qu'elles relèvent des parents, des élèves ou d'un ensemble de facteurs partagés.