Il se dit « musulmenteur ». Il chante, il joue, il performe, mais surtout, il « dérange ». Sur scène, Souleymane Faye est un « jinn », il est un performeur, un corps en mouvement qui pense, qui proteste et surtout qui provoque. Depuis plusieurs décennies, il s'inscrit dans une tradition de la scène comme lieu de liberté totale, une liberté qu'il prend au pied de la lettre, au grand dam des normes sociales, vestimentaires et morales. Un jour, il se présente au public vêtu d'un cache-sexe, dans un dépouillement scénique presque biblique.
Le geste est à la fois radical et frontal. Il ne s'est pas agi simplement de choquer, mais de rappeler brutalement que le corps de l'artiste, dans sa vérité nue, est aussi un espace d'expression. Ce quasi-nu est manifeste et c'est la société qu'il veut mettre à nu, ses hypocrisies, ses contradictions et son obsession du paraître. En retirant presque tout, il dit l'essentiel, avec audace. Un autre jour, le voilà en robe de femme, flottant entre les genres en brouillant les frontières.
Ce n'est pas du tout un numéro comique. C'est une prise de parole aphone, sur les stéréotypes de genre, sur l'enfermement dans des rôles sociaux dictés par les vêtements, la posture, la voix, etc. En inversant les codes, il propose un théâtre du trouble, où chacun est sommé de réévaluer ses certitudes.
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Et c'est là, dans ce flou, que naît la poésie de Souleymane Faye, dans l'ambigu, le déséquilibré et le délibérément inconfortable. Puis il y a cette scène devenue mythique, l'homme à la valise. Une valise énorme, absurde, trop lourde, qu'il traîne péniblement sur la scène. À la fois burlesque et émouvante, cette image est peut-être l'une des plus puissantes de son répertoire visuel.
La valise, c'est le fardeau de l'existence, celui de l'artiste en marge, celui de l'homme qui transporte son histoire, ses blessures et ses contradictions. On rit d'abord, puis on comprend, si on veut. Il faut le voir marcher en slalomant, parler, puis s'arrêter. Chez lui, l'esthétique est indissociable de l'éthique. Il revendique le droit d'être imprévisible, inclassable et mieux, indomptable.
Dans un paysage culturel souvent figé par le politiquement correct ou l'autocensure, Diégo incarne la subversion joyeuse, le refus des normes et l'irrévérence comme posture artistique. Il se dit « musulmenteur », artisan de la dérision et des vérités travesties. C'est là son génie, faire de la scène un espace où tout peut être dit, même (et surtout) par le silence ou le grotesque.
En refusant de séparer la musique du geste, la voix du corps, la chanson du manifeste, Souleymane Faye s'impose comme un performeur total, héritier des griots, des clowns sacrés et des poètes fous. Il cherche à dire, à sa manière, dans sa langue, avec son corps, quitte à ne pas être compris. C'est le prix de la liberté. Et lui, il le paie comptant, en spectacle.