«Passeport Diplomatique» vous invite à découvrir la diplomatie d'une autre manière, dans un format moins formel avec les professionnels de ce secteur. Notre quatrième épisode s'intéresse à l'Australie, avec la haut-commissaire Kate Chamley.
Comment décririez-vous le rôle du haut-commissariat d'Australie à Maurice ?
Nous représentons, d'une certaine manière, l'avant-poste de l'Australie dans cette partie du monde, au coeur de l'océan Indien occidental. Basée à Maurice, le haut-commissariat entretient des liens étroits avec le pays hôte, tout en étant également accréditée auprès des Seychelles, de Madagascar et des Comores. Cette configuration nous confère d'emblée une vocation résolument régionale.
Notre rôle principal est d'agir en tant que partenaire et collaborateur des pays de la région. Nous cherchons à identifier et à développer des opportunités de coopération autour d'intérêts communs dans l'océan Indien. Cela concerne notamment la sécurité maritime, la lutte contre le changement climatique et le développement des économies bleues.
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Parallèlement, le haut-commissariat sert de plateforme d'échanges économiques, commerciaux et éducatifs, favorisant le commerce, les investissements et les partenariats universitaires. Enfin, nous assumons une mission consulaire essentielle, en apportant assistance et services aux ressortissants australiens dans la région, qu'il s'agisse d'un soutien ponctuel en cas de difficulté ou de démarches administratives, comme le renouvellement de passeports.
Imaginez que vous expliquiez votre métier à un jeune étudiant. À quoi ressemble une journée type dans la vie d'une haute-commissaire ?
Je dirais qu'il n'existe pas vraiment de journée type et celle d'aujourd'hui en est une parfaite illustration. Pour expliquer ce métier à un étudiant, je le comparerais un peu à la vie scolaire : on suit un programme chargé, mais de nombreuses «activités extrascolaires» viennent remplir le reste de la journée.
Pour vous donner un exemple concret, mercredi, j'ai assisté à un symposium international sur la santé organisé par Curtin Mauritius et Charles Telfair Education. J'ai ensuite eu une réunion avec le directeur régional de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), en visite dans le pays. Plus tard, je me suis rendue à une répétition musicale avec le Police Band, en préparation d'un événement prévu la semaine prochaine.
Certaines journées se passent davantage au bureau à Port-Louis, un emplacement stratégique, puisque beaucoup de nos partenaires, publics et privés, y sont basés. Il n'est donc pas rare que je me déplace à pied dans Port-Louis pour enchaîner les réunions. À un jeune qui envisagerait une carrière diplomatique, je dirais simplement que c'est un métier extrêmement riche et varié. Aucune journée ne se ressemble. C'est une profession qui procure beaucoup de satisfaction et qui reste, à bien des égards, passionnante.
L'Australie est de plus en plus visible dans l'Indopacifique. Comment Maurice s'inscrit-elle dans la vision régionale plus large de l'Australie ?
Pour l'Australie, il faut d'abord rappeler que nous sommes un pays de l'océan Indien et de l'océan Pacifique. À ce titre, nous faisons le lien naturel entre ces deux espaces qui composent aujourd'hui le concept d'Indopacifique.
Au coeur de notre politique étrangère se trouve une conviction fondamentale : notre sécurité et notre prospérité sont étroitement liées à la stabilité des océans qui nous entourent, ainsi qu'à la paix et au développement des régions riveraines, afin de permettre la libre circulation des échanges commerciaux. Nous dépendons de routes maritimes essentielles, tant dans le Pacifique que dans l'océan Indien, ce qui rend primordial le maintien d'océans sûrs et sécurisés. C'est là le socle de notre approche diplomatique.
Dans l'océan Indien, cette politique se traduit par une volonté claire de partenariat avec les pays de la région, dont Maurice. Nous partageons un intérêt commun : faire de cette zone un espace de paix et de prospérité pour toutes les populations qui y vivent. D'ailleurs, nous considérons Maurice comme un pays ami, qui se distingue par ses solides traditions démocratiques et la robustesse de ses institutions. Historiquement, l'Australie et Maurice ont travaillé ensemble autour d'objectifs partagés de stabilité, de sécurité et de prospérité, contribuant ainsi à un environnement régional bénéfique pour tous. Nous sommes également des partenaires actifs de plusieurs organisations régionales. L'Indian Ocean Rim Association (IORA) occupe une place particulière à nos yeux et nous saluons le rôle central de Maurice, qui accueille son secrétariat, renforçant encore l'architecture régionale de l'océan Indien.
Quelles opportunités l'Australie offre-t-elle aujourd'hui aux jeunes Mauriciens souhaitant étudier, mener des recherches ou développer des liens professionnels en Australie ?
Il existe des opportunités de formation localement à Maurice et d'autres directement en Australie. Nous avons la chance, à Maurice, d'accueillir le seul campus universitaire australien du continent africain : Curtin Mauritius. Il s'agit d'un partenariat entre Curtin University, basée à Perth, et Charles Telfair Education, à Maurice. Curtin Mauritius propose des formations de grande qualité, toutes sanctionnées par des diplômes australiens. Nous sommes particulièrement fiers que Maurice abrite cette unique université australienne en Afrique.
D'autres partenariats avec des institutions mauriciennes permettent de suivre des cursus australiens au niveau tertiaire. Des formations sont disponibles dans l'enseignement technique et professionnel, ainsi qu'au niveau scolaire et même dans la petite enfance. Certaines formations sont dispensées par Charles Telfair, tandis que Dukesbridge offre localement le curriculum australien.
Au-delà des frontières, l'Australie offre un vaste champ de possibilités pour ceux qui souhaitent franchir le pas. Le pays dispose d'universités qui comptent parmi les plus réputées au monde et propose des cursus d'excellence. Il offre aussi un enseignement technique et professionnel de haut niveau, particulièrement adapté aux jeunes sortant du système scolaire ou à ceux qui privilégient une formation pratique plutôt que strictement académique. J'encourage les étudiants à se renseigner auprès d'agents d'éducation locaux reconnus et d'utiliser les ressources en ligne, comme le site Studyaustralia. gov.au. Les étudiants peuvent consulter le portail du ministère de l'Enseignement supérieur pour obtenir la liste des agents agréés. Des opportunités de bourses sont aussi proposées directement par certaines universités.
Au niveau gouvernemental, l'Australie offre son programme phare de coopération et de développement : les Australia Awards Scholarships. Ces bourses prestigieuses permettent à des professionnels mauriciens de suivre un master entièrement financé en Australie, avec l'objectif clair de revenir contribuer au développement de leur pays. Grâce à ces initiatives, un vaste réseau d'anciens étudiants s'est constitué, qu'ils aient bénéficié des Australia Awards ou qu'ils aient étudié en Australie à titre personnel.
Au haut-commissariat, nous échangeons régulièrement avec ces anciens étudiants et nous sommes toujours fascinés par leurs expériences et les perspectives qu'ils rapportent. Nous restons en contact avec eux et suivons de près la façon dont ils mettent à profit, à Maurice comme dans la région, les compétences et connaissances acquises lors de leur expérience en Australie.
En tant que petit État insulaire en développement, Maurice est vulnérable au changement climatique. Comment l'Australie aborde-t-elle la résilience climatique, la gouvernance des océans et l'économie bleue dans la région ?
Le changement climatique constitue un défi permanent. En tant que pays insulaires, l'Australie et Maurice disposent toutefois d'une formidable opportunité de collaboration et d'échange pour renforcer leur résilience face à ses impacts. J'aimerais évoquer deux mécanismes concrets sur lesquels nous travaillons particulièrement ces derniers temps.
Tout d'abord, Maurice et l'Australie sont toutes deux membres de l'IORA. L'Australie accueille à Perth l'IORA Blue Carbon Hub, une plateforme remarquable d'échanges entre les États membres. Elle permet aux scientifiques et chercheurs de collaborer, de renforcer les connaissances et les capacités en matière d'adaptation au changement climatique, et d'étudier les effets du dérèglement climatique sur les économies bleues ainsi que sur les écosystèmes marins et les infrastructures naturelles de carbone. C'est un espace d'échange extrêmement précieux, dont bénéficient pleinement Maurice, l'Australie et l'ensemble des pays de la région.
Je souhaite également mettre en avant un projet dont nous sommes particulièrement fiers au haut-commissariat. Il s'agit d'une collaboration étroite avec le ministère de l'Agro-industrie, de la Sécurité alimentaire, de l'Économie bleue et de la Pêche. Dans ce cadre, les autorités mauriciennes travaillent avec des scientifiques de l'université de la Sunshine Coast au Queensland, sur un programme de régénération des populations de concombres de mer à Maurice. Ces espèces, parfois surexploitées ou fragilisées par le changement climatique, ont vu leur nombre diminuer de manière significative. Ensemble, l'équipe a réussi à produire de nouvelles générations de concombres de mer, qui ont grandi jusqu'à devenir des spécimens pleinement développés. L'objectif à terme est de les réintroduire dans leur milieu naturel afin de favoriser la régénération des populations dans les eaux mauriciennes. C'est un projet exemplaire, mené en étroite collaboration avec le ministère et le ministre délégué Fabrice David, dont nous sommes très fiers. J'espère sincèrement qu'il pourra se poursuivre et s'amplifier.
L'Australie est reconnue pour son expertise en énergies renouvelables et en gestion environnementale. Quels sont les potentiels de coopération en matière d'énergie et de gestion de l'eau ?
C'est effectivement un autre domaine clé sur lequel nous concentrons une grande partie de nos efforts. L'Australie s'engage résolument dans la transition de son économie vers les énergies renouvelables. Cette transition prend des formes différentes selon les régions du pays, mais elle constitue une priorité nationale. L'an dernier, nous avons collaboré avec le ministère de l'Énergie à Maurice pour organiser une table ronde consacrée aux énergies propres, en partenariat avec HSBC Mauritius. Cette initiative a réuni des experts techniques et des décideurs politiques, les mettant ainsi en relation avec leurs homologues d'Australie du Sud. Elle a permis d'explorer de manière concrète les défis et les opportunités liés à la transition énergétique.
Il ne s'agit pas uniquement de développer des capacités de production d'énergie renouvelable. Elle englobe des aspects techniques, tels que la gestion du réseau, la facturation, les coûts pour les consommateurs et les cadres réglementaires nécessaires. Il existe un fort potentiel de coopération entre l'Australie et Maurice, notamment par le partage d'expériences et de savoir-faire en matière de transition énergétique et, plus largement, de gestion durable des ressources.
La transformation numérique, y compris l'IA et la cybersécurité, devient une priorité mondiale. Comment l'Australie coopère-t-elle avec Maurice en matière de gouvernance numérique, d'innovation et de renforcement des capacités ?
L'Australie a déjà accompli un travail important dans ce domaine. Fin 2025, le gouvernement australien a adopté une nouvelle législation visant à restreindre l'accès aux réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 16 ans. Cette mesure est née d'une forte demande de la population, notamment de parents souhaitant mieux encadrer les discussions avec leurs enfants sur les risques et les effets potentiellement néfastes des réseaux sociaux. Cette législation est, en quelque sorte, expérimentale. Le monde nous observe et je sais que Maurice suit également de près son application. D'ailleurs, elle n'est pas exempte de controverses : certains jeunes expriment leur frustration de ne pas pouvoir accéder aux réseaux sociaux à cet âge.
En matière de cybersécurité et de renforcement des compétences, je souhaite souligner une initiative dont je suis particulièrement fière : Veda Dawoonauth, une Mauricienne, poursuit actuellement un master en cybersécurité à l'université du Queensland en Australie. Elle travaille dans le secteur public et reviendra à son poste avec des compétences et des connaissances approfondies. Quant à l'intelligence artificielle (IA), nous essayons tous de suivre le rythme de ces avancées rapides. À titre personnel, je suis moi-même en phase d'apprentissage dans l'usage de l'IA, qui devient un outil de plus en plus précieux et utile dans notre travail quotidien.
Au-delà des relations entre gouvernements, quelle est l'importance des échanges culturels, du sport et des liens avec la diaspora dans le renforcement des relations entre l'Australie et Maurice ?
C'est extrêmement important, fondamental. La deuxième plus grande diaspora mauricienne au monde vit en Australie. Cette forte présence crée un lien humain exceptionnel entre nos deux pays. Ces échanges entre les peuples nous enrichissent mutuellement. Ils donnent une profondeur particulière à notre relation bilatérale. Il existe un réel désir, au sein de la diaspora mauricienne en Australie, de rester connectée à son pays d'origine. Cette dynamique est soutenue par le travail remarquable du haut-commissariat de Maurice à Canberra et du réseau de consuls honoraires en Australie, qui accompagnent et soutiennent les Mauriciens installés ou de passage dans le pays.
À l'approche des commémorations de l'abolition de l'esclavage à Maurice, le haut-commissariat d'Australie travaille avec l'Intercontinental Slavery Museum pour le lancement d'une exposition et d'un livre sur le personnage historique, Constance Couronne, écrit par l'auteur mauricien Nicolas Couronne. Il s'agit d'un travail culturel, historique et mémoriel. Ces dimensions occupent une place centrale dans notre diplomatie publique, car c'est à travers ces échanges que nous apprenons à mieux nous connaître.
Dans l'esprit de «Passeport Diplomatique», pourriez-vous partager une anecdote, un moment fort ou inattendu qui révèle la dimension humaine de la diplomatie ?
La dimension humaine de la diplomatie se manifeste au quotidien, mais un exemple récent illustre particulièrement son importance. Vous vous souvenez sans doute de l'attaque terroriste atroce à Bondi Beach, à Sydney, juste avant Noël l'année dernière. Ce fut un choc immense et traumatisant pour notre nation, une tragédie dont il nous faudra du temps pour nous remettre.
Ce qui m'a particulièrement marquée, c'est la vague de messages et témoignages de solidarité que nous avons reçus. De nombreux amis et partenaires ici à Maurice, mais aussi dans toute la région, m'ont contactée personnellement ainsi que le haut-commissariat pour nous présenter leurs condoléances et nous assurer de leurs pensées en ces moments si difficiles pour l'Australie. Le Premier ministre Navin Ramgoolam a lui-même pris le temps de m'appeler personnellement. Ce geste m'a profondément touchée. Je sais que c'est une personne attentionnée et un ami, mais voir un dirigeant et un pays faire preuve d'une telle empathie à l'égard de l'Australie dans un moment aussi douloureux est un témoignage fort.