Du bassin du fleuve Sénégal aux rivages atlantiques, la question de l'eau s'impose comme l'un des axes les plus sensibles des politiques publiques. Ressource vitale, facteur de production et objet de souveraineté, l'eau cristallise des tensions anciennes et nouvelles, à la fois locales, nationales et régionales. Entre coopération transfrontalière, grands aménagements et recours à la désalinisation, le Sénégal explore des orientations qui redessinent les équilibres sociaux, économiques et diplomatiques.
Le bassin du fleuve Sénégal, une ressource commune sous tension
Le Sénégal, la Mauritanie, le Mali et la Guinée partagent le bassin du fleuve Sénégal, une ressource essentielle à l'agriculture, à l'élevage et à la production énergétique. Depuis plusieurs décennies, les grands aménagements hydrauliques ont profondément transformé les usages traditionnels de l'eau, modifiant les rapports entre agriculteurs et pasteurs et alimentant des conflits locaux parfois violents. La mise en valeur du fleuve, pensée comme un levier de développement, a également introduit de nouveaux déséquilibres, révélant la complexité de la gestion d'un bien commun soumis à des intérêts multiples et parfois contradictoires.
Le Canal du Cayor, un projet devenu symbole
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Le projet du Canal du Cayor avait ravivé des tensions avec la Mauritanie en touchant à un point particulièrement sensible, celui du partage des eaux du bassin du fleuve Sénégal. Conçu à l'origine pour répondre aux besoins croissants en eau potable et en irrigation du Sénégal, notamment pour Dakar et la presqu'île du Cap-Vert, le canal devait capter une partie des eaux du lac de Guiers, directement connecté au fleuve Sénégal. Or, ce cours d'eau n'est pas une ressource nationale, mais un fleuve international régi par des accords multilatéraux.
C'est précisément cette dimension qui a suscité l'inquiétude de Nouakchott. Aux yeux des autorités mauritaniennes, le Canal du Cayor apparaissait comme une initiative unilatérale susceptible de modifier les équilibres hydrauliques établis dans le cadre de l'Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS), fondée sur le principe de la gestion concertée, équitable et solidaire des eaux partagées. Toute dérivation importante, même opérée en amont ou à partir d'un lac associé, était perçue comme un risque de réduction des volumes disponibles en aval, avec des conséquences directes sur l'agriculture irriguée, l'élevage et la sécurité alimentaire.
À cette inquiétude s'est ajoutée une lecture politique plus profonde. Dans un contexte régional déjà marqué par des tensions foncières et sociales dans la vallée du fleuve, la perspective d'un prélèvement accru au profit du Sénégal a été interprétée comme une remise en cause implicite du partage des bénéfices issus des grands aménagements hydrauliques, notamment après la construction des barrages de Diama et de Manantali. Le Canal du Cayor est ainsi devenu un symbole des craintes liées à l'appropriation de l'eau et à la fragilité des équilibres diplomatiques.
Nouvelles orientations de la politique de l'eau
Depuis quelques années, la politique sénégalaise de l'eau potable connaît une phase de recomposition marquée par la volonté d'assurer l'approvisionnement des zones urbaines soumises à une forte pression démographique et climatique. En dehors du projet KMS3, plusieurs chantiers ont été engagés ou relancés, chacun étant présenté comme une réponse technique aux tensions sur la ressource, tout en suscitant des débats révélateurs des arbitrages opérés par les pouvoirs publics.
Le dessalement des Mamelles, entre nécessité et contestation
À Dakar, l'usine de dessalement des Mamelles incarne cette nouvelle orientation fondée sur la diversification des sources d'alimentation en eau. Destinée à réduire la dépendance au lac de Guiers et à limiter la surexploitation des nappes souterraines, cette infrastructure devrait atteindre à terme, une capacité de cent mille mètres cubes par jour. Elle a cependant suscité de vives inquiétudes.
Le débat public s'est cristallisé autour de l'impact environnemental du dessalement en zone littorale, en particulier en ce qui concerne le rejet de saumure et ses effets potentiels sur les écosystèmes marins. Malgré les assurances officielles fondées sur les études d'impact, une partie de la société civile estime que les risques ont été sous-évalués. À cela s'ajoute une contestation liée au choix du site, l'implantation sur le littoral des Mamelles étant perçue par certains riverains comme une menace pour un espace déjà fortement urbanisé. Les nuisances liées au chantier ont renforcé un sentiment de distance entre les décideurs et les populations locales.
La Grande Côte, un projet de grande ampleur sous surveillance
Plus au nord, le projet de dessalement de la Grande Côte veut répondre à la croissance rapide des besoins en eau sur l'axe Dakar-Thiès-Mbour. Avec une capacité annoncée pouvant atteindre quatre cent mille mètres cubes par jour en deux phases, il figure parmi les plus vastes infrastructures hydrauliques envisagées. Conçu sous la forme d'un partenariat public-privé, il a suscité une polémique dès la signature du contrat initial.
Les critiques ont porté sur le calendrier de la signature et sur le poids des engagements financiers de long terme consentis par l'État. La renégociation intervenue en 2025, présentée comme une correction favorable, a mis en évidence l'importance des questions de prix de l'eau, de partage des risques et de soutenabilité budgétaire. Les interrogations relatives à la dépendance énergétique du projet, malgré l'intégration accrue du solaire, ainsi qu'à la gouvernance de la société de projet, demeurent au coeur des discussions.
Touba et le Grand Transfert d'Eau, entre urgence et équilibres fragiles
À l'intérieur du pays, le projet d'alimentation en eau potable durable de Touba, inscrit dans le cadre du Grand Transfert d'Eau, vise à mettre fin aux pénuries récurrentes qui s'aggravent lors du Grand Magal. Il prévoit un renforcement des capacités de traitement, de stockage et de distribution à partir de l'eau brute du lac de Guiers.
S'il répond à une nécessité sociale et symbolique forte, ce projet soulève des inquiétudes liées à la pression accrue exercée sur le lac, déjà sollicité par Dakar, de nombreuses villes secondaires et l'agriculture irriguée. Les controverses autour des modalités de mise en oeuvre, notamment le partenariat entre le FONSIS et l'entreprise chinoise SINOHYDRO pour les études, ont alimenté les débats sur la transparence des procédures et le choix des partenaires.
Réseaux et adductions, la fragilité persistante
Les projets de renforcement et d'extension des adductions d'eau vers Dakar et sa périphérie, hérités des grands systèmes de transfert, soulèvent une critique d'un autre ordre. Les ruptures de conduites, les fuites et les arrêts techniques régulièrement signalés nourrissent un sentiment d'insécurité dans la distribution, malgré les financements mobilisés avec l'appui de bailleurs internationaux. Cette situation alimente un scepticisme croissant quant à la capacité à transformer des investissements lourds en un service continu et fiable.
La désalinisation, promesse technique
La désalinisation de l'eau de mer s'est progressivement imposée comme une option centrale dans la politique de l'eau. En s'appuyant sur une ressource théoriquement abondante, l'océan Atlantique, le pays réduit sa dépendance vis-à-vis des nappes souterraines et des eaux de surface. Cette orientation offre des garanties en matière de qualité de l'eau et de continuité du service, en particulier pour les grandes agglomérations côtières.
Cependant, cette technologie présente des limites qu'on dit importantes. Son coût élevé, sa forte consommation énergétique et ses impacts environnementaux potentiels constituent des points de vigilance majeurs. Le rejet de la saumure en milieu marin pose des questions écologiques sensibles, notamment dans un pays où la pêche artisanale joue un rôle économique et social fondamental. Par ailleurs, la désalinisation bénéficie avant tout aux zones urbaines côtières, soulevant des interrogations sur l'équité territoriale et le risque de marginalisation des zones rurales de l'intérieur.
Entre choix techniques et enjeux politiques
Pris dans leur ensemble, ces projets dessinent une politique de l'eau marquée par une recherche permanente d'équilibre entre augmentation de l'offre, diversification des sources et maîtrise des impacts sociaux, économiques et environnementaux. Les controverses qu'ils suscitent dépassent la simple opposition ponctuelle et révèlent des choix de société. Dans le bassin du fleuve Sénégal comme sur le littoral atlantique, l'eau apparaît moins comme une question purement technique que comme un enjeu profondément politique et diplomatique, engageant des équilibres territoriaux et humains de long terme.