Longtemps considéré comme un imbroglio sans fin, le dossier des droits d'auteurs de Kaya est en phase avancée d'assainissement. Une vidéo générée par intelligence artificielle, intitulée «Ils ont effacé Kaya» a été mise en ligne le 18 janvier dernier. Sous couvert d'anonymat, on y attaque ceux qui auraient «effacé des titres de Kaya des plateformes en ligne». Nous avons cherché le point de vue du producteur Avneesh Bacha, du label Babani (rebaptisé ë), qui est derrière le projet Kaya Estate, dont l'objectif est d'établir qui détient quels droits sur l'oeuvre de l'artiste décédé en cellule policière à Alkatraz. La démarche d'Avneesh Bacha a obtenu l'autorisation de Véronique Topize, ayant-droit de l'artiste.
Ton métallique. Crescendo dramatique. Un podcast intitulé Ils ont effacé Kaya a été mis en ligne le 18 janvier dernier. Deux voix générées par intelligence artificielle (IA) y déroulent une «enquête écrite par et pour les fans» pour savoir pourquoi l'oeuvre de Kaya, «a été effacée d'internet de façon méthodique quasiment du jour au lendemain. Cela va au-delà d'une question de droits, on touche à l'idée même d'héritage culturel», allègue l'une des voix IA du podcast.
Cette «enquête» donne d'abord la mesure de l'oeuvre de Kaya, artiste «prolifique». Cela, pour, allègue le podcast, «bien comprendre ce qui a été volé au public». Les voix IA présentent ensuite des pistes sur le «timing, la méthode de la disparition de Spotify, Deezer, Youtube». Avant de s'intéresser à la «logique de cette censure 2.0». Les voix IA ne citent pas de nom, mais s'attaquent à trois profils qui seraient derrière ces «manoeuvres mercantiles». Parce que «moins de chansons disponibles en ligne, c'est moins de revenus des droits d'auteurs pour la famille de Kaya».
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Avneesh Bacha, du label Babani, a pris connaissance de cette vidéo générée par IA. Il est la tête pensante du projet Kaya Estate, que l'on peut qualifier de grand coup de balai dans les droits d'auteurs de Kaya. Un processus de mise en ordre où les producteurs et/ou éditeurs d'albums de Kaya - compilations posthumes et album de reprises inclus - ont été recensés puis contactés pour établir les paramètres de leurs droits sur le répertoire de l'artiste disparu.
Le label Babani a investi «du temps, de l'argent et des ressources juridiques» pour accompagner Véronique et Azaria Topize pour, «clarifier les droits, dialoguer avec les producteurs et éditeurs, récupérer des pages officielles». Mais surtout, «construire un catalogue de référence de Kaya». Avneesh Bacha indique que «nous ne prétendons pas avoir toutes les réponses aujourd'hui. Le travail d'enquête et de documentation est encore en cours».
Réagissant au podcast Ils ont effacé Kaya, il souligne que, «beaucoup de fans prennent cette vidéo, publiée sur la chaîne YouTube présentée comme officielle de Kaya, pour un document authentique, voire pour une prise de parole posthume de l'artiste, alors qu'il s'agit d'un montage narratif artificiel, sans validation de la famille ni du Kaya Estate. Cela crée une confusion majeure pour le public».
OEuvres «effacées»
Question centrale soulevée par l'«enquête» : des chansons de Kaya ne sont plus disponibles sur les plateformes d'écoute et/ou de téléchargement en ligne. Ont-elles été «effacées» ? Avneesh Bacha explique que contrairement à ce qui est allégué, Kaya Estate n'a pas «effacé» Kaya.
Il confirme qu'il y a bien eu des retraits opérés ces derniers mois. En précisant qu'ils sont «temporaires», et «motivés par la volonté de reprendre le contrôle des pages officielles» sur des plateformes comme Spotify, YouTube, etc. Ces retraits des plateformes ne peuvent être obtenus qu'après avoir fourni la preuve que Kaya Estate est bien détenteur des droits. Avneesh Bacha dénonce à son tour. «Certains ont effectué des retraits de chansons de Kaya des plateformes, pour récupérer des contenus mis en ligne par d'autres, puis les republier via une nouvelle chaîne "officielle" et un nouvel agrégateur.» Avneesh Bacha spécifie que les retraits effectués par Kaya Estate ont pour but de, «nettoyer un paysage numérique devenu totalement chaotique parce que de multiples chaînes se présentent comme officielles». Le responsable du label Babani souligne que sur des plateformes, «quand on tape "Kaya", souvent, on tombe d'abord sur l'album de Bob Marley. Si rien n'est fait, Kaya l'artiste risque de s'effacer numériquement, malgré son importance historique». Il note que des retéléchargements successifs présentent, «parfois des métadonnées erronées». Autant de facteurs qui créent une, «confusion pour le public sur ce qui est légitime ou non».
L'accord de Véronique Topize
Invitée à confirmer son accord au projet Kaya Estate avec Avneesh Bacha, Véronique Topize affirme que depuis longtemps, «ti bizin met enn lord. Zafer Kaya tro eparpiye. Il y a eu trop de laisser aller». Il était temps de «lev so loner dan enn sel plas».
Madame Kaya reconnaît que durant de nombreuses années, son attention a été accaparée par le deuil et les procédures en cour, suite au décès - encore inexpliqué - de l'artiste en cellule policière. «Le temps a manqué pour m'occuper de sa musique.»
Jusqu'au moment où la famille s'est décidée. «J'ai demandé à mon fils Azaria de prendre la responsabilité de tout mettre en ordre dans l'oeuvre de son père.» Un accord a été trouvé avec Avneesh Bacha du label Babani. «Il nous donne des feedbacks réguliers sur les démarches entreprises.»
Plateforme de valorisation du patrimoine
Le responsable du label Babani confirme que la demande de retrait de chansons de Kaya en ligne concerne aussi des plateformes ou sites qui diffusent des oeuvres de Kaya au titre de valorisation du patrimoine. Il souligne que ces plateformes ne sont pas «des sites institutionnels mandatés par l'État ou par les familles. À notre connaissance, beaucoup d'ayants-droit n'ont pas été consultés avant la mise en ligne. Le terme "patrimoine" ne peut pas servir d'argument pour contourner le droit d'auteur et les droits moraux des familles». Avneesh Bacha s'inquiète que malgré les intentions de valorisation du patrimoine de sites qui diffusent des chansons de Kaya, «une partie des musiques locales qui circulent ensuite sur des sites pirates, sont téléchargées depuis ce type de plateformes, ce qui finit par fragiliser les artistes et leurs héritiers».
Méconnaissance du fonctionnement des royalties
Ce que révèle la situation actuelle, estime Avneesh Bacha, c'est une méconnaissance du fonctionnement des droits d'auteurs. «Personne ne peut mettre en ligne une oeuvre musicale sans l'accord de l'artiste ou de ses ayants-droit, même s'il détient une cassette, une bande, ou pense avoir collaboré à l'enregistrement», affirme-t-il.
Il détaille : les droits moraux et décisionnels après le décès de l'artiste relèvent de sa famille, à travers ce qui a été baptisé le Kaya Estate. Il ajoute que, «le fait d'avoir enregistré ou financé certains enregistrements ne donne pas automatiquement, surtout après la mort de l'artiste, le droit de les exploiter commercialement, en streaming mondial, sans repasser par les ayants-droit et les éditeurs». Ensuite, les droits d'édition de plusieurs titres, «y compris des morceaux présents sur Mo La Misik (NdlR : album produit par Clément Duret de Déclic Réunion) sont revendiqués par Gaëtan Valentin, avec qui le label Babani a signé un accord formel».
Avneesh Bacha revient sur la période créative de Kaya, durant la décennie des années 1990. «Dans les années 1990, beaucoup de choses se faisaient de manière informelle. Kaya avait besoin de revenus immédiats, les contrats étaient flous ou inexistants, des bandes circulaient entre studios, producteurs, amis. Mais ce contexte historique ne suffit pas à justifier une mise en ligne libre, sans autorisation claire de la famille et des éditeurs.»
Le responsable du label Babani trouve qu'au-delà du cas de Kaya, des questions de fond sont soulevées. Qui peut publier du contenu «officiel» au nom d'un artiste disparu ? À partir de quand l'IA devient-elle un outil de réécriture de l'histoire ? Comment protéger l'image et la mémoire d'un artiste face à ces nouvelles pratiques ? «Kaya devient malgré lui un cas d'école sur l'utilisation de l'IA dans la culture, et sur les risques de confusion qu'elle fait peser sur le public et sur l'héritage des artistes.»
Avneesh Bacha s'insurge : «Dans un paysage numérique globalisé, est-ce normal que l'oeuvre d'un artiste majeur soit gérée de façon éclatée par des individus ou des plateformes non mandatées, sans dialogue ni avec sa famille ni avec les éditeurs ?» Il souligne que si les pages officielles étaient clairement identifiées et gérées avec l'accord des ayantsdroit, si tous les producteurs de Kaya acceptaient de collaborer au Kaya Estate en présentant leurs documents, «tout pourrait être en ligne proprement, au bénéfice de tous : famille, public, créateurs, mémoire collective».
Anniversaire gâché album Vinyle annulé
L'enquête mise en ligne la semaine dernière mentionne un projet d'album vinyle en alléguant que ce serait l'une des raisons ayant motivé le retrait de chansons de Kaya en ligne.
De son côté, Avneesh Bacha reconnait que le label Babani, avec Kreol Art, avait un projet de réédition autour de l'album Mo La Misik, avec une sortie prévue à l'occasion de l'anniversaire de Kaya, le 10 août. «Le projet était très avancé, avec plus de 100 précommandes déjà enregistrées.» Mais un différend avec le producteur de Mo La Misik aurait causé l'annulation du projet.