« Wolobougou » signifie en bambara « le lieu de la naissance bienveillante ». Et ce documentaire se révèle comme une aventure d'une intimité et d'une universalité rares. Pendant plusieurs années, la réalisatrice Camille Varenne a observé la vie d'une profondeur illimitée à l'intérieur d'une maternité de brousse au Burkina Faso, située à une quinzaine de kilomètres au sud de Bobo-Dioulasso.
Au centre de l'attention du documentaire présenté à Biarritz, au Fipadoc, le plus grand festival international du film documentaire en France, est l'exceptionnelle sage-femme Honorine Soma. Elle a fondé en 2017 cette clinique-maternité Wolobougou, dans un pays où le taux de mortalité infantile est vingt fois plus élevé qu'en France. Mais la caméra de Camille Varenne n'oublie pas non plus les autres héroïnes du film, ces femmes courageuses partageant avec nous ce moment aussi inimaginable qu'unique quand elles accouchent leur bébé... et notre futur à tous. Entretien.
RFI : Vous êtes née dans la petite ville Brioude, en France. Vous vivez entre Clermont-Ferrand et Ouagadougou. Comment avez-vous atterri au Burkina Faso ?
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Je suis allée en 2012 au Burkina Faso. J'ai fait un stage dans une maison de production vidéo, Manivelle Productions. Et depuis 2012, je fais des allers-retours entre la France et le Burkina. J'ai aussi travaillé pour le Fespaco, l'un des plus grands festivals de cinéma sur le continent africain. Et je suivais des formations à l'Institut Imagine, une école fondée par Gaston Kaboré, un des doyens du cinéma burkinabè aujourd'hui.
Qui est Honorine, la figure centrale de votre film ?
Honorine Soma est une sage-femme burkinabè et c'est aussi une militante. Elle essaie d'accueillir les femmes, de les accompagner dans tout le parcours de vie d'une femme, dans tous les soins dont on peut avoir besoin. Elle essaye de les soutenir, les aider à mettre des mots sur ce qu'elles ressentent, sur ce qu'elles traversent dans leur corps et à avoir une approche aussi psychologique et pas seulement physique. Elle milite pour qu'il y ait un accès aux droits en santé reproductive, donc un accès de qualité à des soins de qualité, même pour des femmes de milieu rural. Ces femmes n'ont pas forcément les moyens de dire que c'est un droit pour tout le monde d'accoucher dans de bonnes conditions.
Dans votre film, les spectateurs se retrouvent en immersion avec des scènes d'accouchement bouleversantes. Comment filme-t-on la vie dans un lieu situé dans la brousse au Burkina Faso où des femmes donnent naissance au monde futur ?
Déjà, ça prend du temps. J'ai passé beaucoup de temps sur place dans la clinique. Au début sans caméra, juste à observer, être là, voir un peu comment se passaient les consultations. Ensuite j'ai assisté et filmé des formations qu'organisait Honorine pour des jeunes sages-femmes, par exemple : comment réanimer un bébé qui naîtrait et qui serait inanimé au moment de la naissance. Cela me permettait de savoir comment ça allait se passer, les gestes qu'elles allaient avoir, même en cas d'urgence. Cela me permettait de comprendre et de me préparer moi-même à assister à un accouchement.
Au premier accouchement que j'ai filmé, j'étais paniquée. J'avais mis un trépied et j'étais un peu sidérée. C'est très spectaculaire, surtout de voir la douleur et la tension, le suspense jusqu'à l'arrivée du bébé. Donc le premier accouchement, je ne l'ai pas gardé dans le film, parce qu'on sentait une distance. La caméra était un peu loin, on sentait qu'il y avait cet écart. Au deuxième, j'étais beaucoup plus à l'aise. Je savais un peu mieux où me placer et j'avais moins peur aussi. Par contre, j'étais toute seule dans la salle d'accouchement. Toute l'équipe était à l'extérieur, l'ingénieur son avait mis des micros dans la salle. C'était juste moi avec Honorine et son assistante.
Les mots pour désigner le métier d'Honorine ne sont pas innocents. Quelle « sagesse » vous a marquée le plus chez elle ?
C'est une femme qui a beaucoup de douceur et surtout qui ne juge pas. Elle accueille vraiment toutes les femmes, peu importe leur parcours de vie et peu importe ce qu'est leur besoin. Avec beaucoup de respect, beaucoup de tolérance et sans jugement. Même si, parfois, Honorine ne partage pas les demandes ou les désirs des femmes, elle va les accompagner dans toutes les situations. C'est touchant. Il y a aussi cette notion de bienveillance qu'elle défend et qu'elle rappelle tout le temps.
Vous filmez la vie intérieure de la clinique, mais vous filmez aussi l'environnement autour : la nature, les champs, les tomates, le ruisseau... Faut-il tout cela pour comprendre Wolobougou ?
C'était important de montrer l'environnement pour qu'on se rende compte aussi du quotidien de ces femmes en dehors de la clinique où on les voit. On se rend bien compte que dans ces villages, il y a une atmosphère qui est très belle. Ces villages sont baignés dans une très jolie lumière. Mais on voit aussi la dureté des conditions : il n'y a pas d'accès à l'eau courante, on ramasse les tomates à la main, les femmes sont courbées en deux...
La forêt, où a été filmée une partie du film, est une des dernières forêts primaires du Burkina. C'est un peu un sanctuaire où j'avais envie que les sages-femmes se retrouvent à la fin du film, comme une espèce de havre de paix un peu idéal, où elles pourraient être ensemble et se réunir dans une ambiance de sororité, de lâcher prise. Pour moi, ce lieu de la forêt était un lieu symbolique fort.
Vous avez suivi le travail de Honorine depuis 2019. Vous avez planté votre tente dans la cour de la clinique, vous avez vécu sur place la période du Covid, le coup d'État, la montée du terrorisme. Cette situation politique très difficile, de quelle façon a-t-elle impacté votre travail de réalisatrice ?
J'étais présente au moment des différents coups d'État, notamment celui d'Ibrahim Traoré où il a pris le pouvoir. J'étais à Ouagadougou à ce moment-là. Je venais d'arriver pour continuer le tournage. Bien sûr, cela a posé des contraintes. Déjà la présence de l'équipe avec une caméra. Il fallait qu'on demande les autorisations, parce que l'armée était très vigilante à la présence de journalistes extérieurs, etc.
Pendant le tournage, il y a eu aussi une attaque d'un bus qui faisait la route entre Banfora et Bobo-Dioulasso, à quelques dizaines de kilomètres de la clinique. Donc on savait qu'il pouvait y avoir des attaques. Cela impactait aussi le quotidien de Honorine. Normalement, elle faisait des tours avec son ambulance pour aller à la rencontre des femmes dans les différents villages. Là, elle le faisait de moins en moins, parce que ça devenait dangereux.
Il y a également toute une séquence tournée dans un camp de déplacés. Des personnes qui doivent quitter les zones frontalières où il y a le conflit et qui se rapprochent des villes pour essayer de vivre dans des endroits où il y a un peu plus de sécurité. Donc on voyait les conséquences du terrorisme dans toutes ces populations déplacées qui vivent dans des campements faits avec des bâches, sans accès à l'eau, sans accès à la scolarité, sans accès à l'hôpital.
Pour Honorine, l'audace est essentielle. Quelle forme d'audace avez-vous appris lors du tournage ?
Il y a cette scène où Honorine dit à ses sages-femmes : « on monte à cheval pour consolider notre audace ». Elle dit que si la sage-femme - qui accompagne pour donner la vie et qui accueille le nouveau-né - elle-même n'est pas sûre d'elle, si elle-même a du mal à prendre la parole, à s'exprimer, à se faire confiance, ça va être compliqué d'aller accompagner une autre femme dans un moment de vie qui est particulièrement difficile.
Moi, j'avais vraiment peur de faire un film qui ne soit pas à la hauteur de ce qu'elle défend, de son aura, de ses combats. J'ai tellement d'admiration pour elle. Donc il m'a fallu une forme d'audace pour aller jusqu'au bout, de ne pas douter que ce film existerait et qu'il allait être vu et potentiellement servir à leur rendre hommage.