À la suite de l'invitation lancée par le conseil des ministres, le 5 décembre 2025, l'express a transmis au bureau du Premier ministre sa contribution au débat national sur la réforme électorale. Cette soumission s'inscrit dans la continuité de la ligne éditoriale du journal depuis sa création en 1963. Nous avons soumis ces recommandations non pas par réflexe institutionnel, mais par cohérence éditoriale.
Car sur la question de la réforme électorale, notre position n'est ni nouvelle ni opportuniste. Elle ne date ni d'un communiqué ni d'un calendrier politique. Elle remonte à l'acte de naissance du journal, en 1963, lorsque l'express se voulait déjà un espace de confrontation rationnelle entre la promesse démocratique et ses mécanismes imparfaits.
La réforme électorale revient à chaque cycle comme un serpent de mer. Elle promet beaucoup, déçoit souvent, et finit presque toujours par échouer sur les récifs de la peur. Peur de compter, peur de perdre, peur de déranger des équilibres devenus confortables. Cette fois-ci, le gouvernement affirme vouloir écouter. Dont acte. Encore faut-il savoir ce qui est mis sur la table, et ce qui continue d'être soigneusement évité.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Notre contribution repose sur un principe simple : on ne réforme pas une démocratie sur des fondations falsifiées par le temps. Le socle démographique de notre système électoral est obsolète. Le recensement de 1972, sur lequel repose encore le Best Loser System (BLS), est mort dans les faits, mais toujours vivant dans le droit. Cette contradiction est devenue une anomalie institutionnelle. Elle n'est plus soutenable.
Depuis des décennies, l'express n'a cessé de poser la même question, parfois à contrecourant : comment peut-on prétendre corriger des déséquilibres de représentation en s'appuyant sur une photographie démographique vieille de plus d'un demi-siècle ? Comment invoquer l'égalité du suffrage quand les catégories censées la garantir ne correspondent plus à la société réelle ?
Notre position est claire, constante, et documentée : le BLS doit être aboli. Non pas parce qu'il serait «moralement gênant» ou politiquement démodé, mais parce qu'il est juridiquement fragile, démocratiquement dépassé et sociologiquement faux. Conçu comme un correctif transitoire, il est devenu un mécanisme de fossilisation identitaire. Il a figé des catégories, institutionnalisé l'assignation communautaire et offert, trop souvent, un alibi commode à l'inaction réformatrice.
Depuis 1963, l'express a accompagné les grands moments de ce débat : Banwell, Stonehouse, Sachs, Carcassonne, Collendavelloo, Sithanen. À chaque étape, la même tension : faut-il préserver des équilibres hérités ou reconnaître que la société a changé ? Notre réponse n'a jamais varié. Une démocratie ne se protège pas en se figeant. Elle se renforce en se regardant en face.
C'est pourquoi nous affirmons qu'aucune réforme électorale crédible ne peut précéder un recensement national moderne. Compter, ce n'est pas diviser. Compter, c'est reconnaître. Refuser de le faire, c'est entretenir le soupçon, nourrir la défiance et affaiblir, à terme, la légitimité des institutions. Une démocratie qui refuse de se compter finit toujours par mal représenter.
Mais abolir le BLS ne suffit pas. Encore faut-il corriger les distorsions manifestes du système First Past The Post. Les inégalités entre circonscriptions, les majorités parlementaires construites sur des minorités de voix, la sous-représentation persistante des femmes... tout cela est documenté, connu, reconnu. Faire semblant de le découvrir à chaque réforme relève soit de l'amnésie politique, soit de la mauvaise foi.
L'express plaide depuis longtemps pour une dose de proportionnelle, strictement encadrée, techniquement transparente et juridiquement sécurisée. Pas une proportionnelle de confort, négociée entre états majors, mais un mécanisme au service de la justice représentative. Avec des seuils clairs. Des règles anti-surreprésentation. Et, surtout, des listes paritaires, car la sous-représentation des femmes n'est pas un accident électoral, c'est un défaut structurel.
Nous insistons également sur un angle trop souvent relégué au second plan : le financement politique. Introduire de nouveaux mécanismes électoraux sans assainir l'argent qui les irrigue revient à déplacer le problème sans le résoudre. Sans plafonds crédibles, sans audits indépendants, sans transparence en temps réel des dons, la réforme électorale deviendra un outil d'ingénierie au profit des mêmes réseaux.
Enfin, nous rappelons une évidence institutionnelle : l'électoral ne peut être traité comme un gadget constitutionnel. Réformer le mode de scrutin sans penser la stabilité des coalitions, la discipline parlementaire, les règles anti-transfuges et l'indépendance des autorités électorales, c'est fabriquer une réforme bancale.
Notre proposition au bureau du Premier ministre ne cherche pas à plaire. Elle cherche à durer. Elle s'inscrit dans une ligne éditoriale qui a toujours préféré la cohérence à la complaisance, la réforme de fond aux rustines politiques. La réforme électorale sera un test. Non pas de technicité, mais de courage. Car, en démocratie comme ailleurs, grossir n'est pas grandir.
Les principales recommandations de «l'express»
1. Préalable incontournable : Un recensement national moderne
L'express estime qu'aucune réforme électorale crédible ne peut être engagée sans un recensement national actualisé. Le recours perpétuel au recensement de 1972 constitue une anomalie démocratique et fragilise la légitimité du système électoral.
2. Abolition du Best Loser System (BLS)
Le journal plaide pour la suppression complète du Best Loser System, devenu juridiquement fragile, démocratiquement dépassé et sociologiquement inadapté. Conçu comme un mécanisme transitoire, le BLS a figé les appartenances communautaires et institutionnalisé l'assignation identitaire. Son abolition doit aller de pair avec la fin de toute déclaration communautaire obligatoire des candidats.
3. Correction des distorsions du mode de scrutin
Sans remettre en cause le principe des circonscriptions, l'express soutient l'introduction d'une dose de proportionnelle strictement encadrée, afin de réduire les écarts entre suffrages exprimés et sièges obtenus, ainsi que les inégalités entre circonscriptions. Cette proportionnelle doit être transparente, assortie de seuils clairs et de mécanismes anti-surreprésentation.
4. Renforcement de la représentation des femmes
La sous-représentation persistante des femmes au Parlement est identifiée comme un défaut structurel. L'express recommande l'introduction de mécanismes contraignants, notamment des listes paritaires ou alternées, pour garantir une représentation plus équilibrée.
5. Encadrement du financement politique
Toute réforme électorale doit s'accompagner d'une réforme du financement politique. Le journal préconise des plafonds de dépenses crédibles, des audits indépendants et une transparence accrue concernant les dons, afin d'éviter que les nouveaux mécanismes électoraux ne profitent aux mêmes réseaux d'influence.
6. Cohérence constitutionnelle et institutionnelle
Enfin, l'express souligne que la réforme électorale ne peut être traitée isolément. Elle doit s'inscrire dans un cadre constitutionnel cohérent, intégrant les questions de stabilité des coalitions, de discipline parlementaire, de règles anti-transfuges et d'indépendance des institutions électorales.