Le Sahel, région semi-aride d'Afrique qui s'étend de l'océan Atlantique à l'ouest à la mer Rouge à l'est, est devenu l'épicentre du terrorisme mondial, en raison du nombre élevé d'attaques perpétrées par des groupes armés et des pertes humaines qui en résultent, y compris parmi les civils. Cette évolution trouve son origine dans un enchevêtrement complexe de facteurs.
Parmi ceux-ci figurent la fragilité des États, les économies illicites, la présence limitée du gouvernement dans les zones rurales et les conflits liés à la raréfaction des ressources due aux chocs climatiques.
Je suis politiste et spécialiste des conflits, de la sécurité et du développement en Afrique de l'Ouest. Dans une récente note d'orientation rédigée pour un programme de recherche, j'ai exposé comment les efforts d'atténuation du changement climatique dans les communautés sahéliennes ont intensifié les tensions préexistantes.
La recherche a donné lieu à un travail de terrain approfondi et à des entretiens menés en juillet et août 2025 auprès de membres de communautés au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Nigeria. L'objectif était de comprendre l'interaction entre divers points de tension et les crises auxquelles ils font face.
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Les moyens de subsistance sont mis à rude épreuve en raison du changement climatique. Les ressources deviennent rares et réparties de manière inégale. Les structures de gouvernance sont faibles et les groupes armés se disputent le contrôle des territoires.
Les conclusions de l'étude sont claires : l'action climatique peut soit exacerber les crises, soit contribuer à les atténuer.
De nombreux projets de lutte contre le changement climatique prennent la forme d'initiatives de grande ampleur. Il s'agit de parcs solaires, de vastes programmes de reboisement ou de plantations de biocarburants. L'initiative de la « Grande Muraille Verte » et le projet de développement de chaînes de valeur agricole résiliente au climat au Niger en sont des exemples.
Ces projets sont considérés comme essentiels pour réduire l'empreinte carbone. Mais leur mise en oeuvre dans des États fragiles présente un risque. Au Sahel, une élaboration de politiques de sécurité environnementale mal conçue peut avoir des effets néfastes et même alimenter l'insécurité qu'elle vise à prévenir. Les approches imposées d'en haut entrent souvent en contradiction avec les réalités sociales et écologiques locales.
A partir de ces constats, je suis arrivé à la conclusion que l'approche des Nations unies en matière d'atténuation du changement climatique au Sahel nécessite une réévaluation. Il faut privilégier des actions d'adaptation :
- sensibles aux conflits
- menées par les communautés et adaptées au contexte
- conçues dans le cadre d'un processus transfrontalier. En effet, les interventions sont susceptibles d'influer sur les économies politiques, les dispositifs de sécurité et les relations communautaires au-delà des frontières, et pas seulement à l'intérieur de celles-ci.
Un environnement fragile
Mes recherches confirment que le changement climatique dans les communautés sahéliennes a exacerbé les tensions préexistantes. Parmi celles-ci, on peut citer :
Insécurité : Les populations locales sont exposées à des conflits aggravés par les pressions induites par le climat. Il s'agit notamment des conflits entre agriculteurs et éleveurs liés à la diminution des pâturages, des affrontements intercommunautaires pour l'accès aux ressources en eau limitées et des tensions ethniques et religieuses aggravées par la concurrence pour les moyens de subsistance.
Les entretiens menés avec des agriculteurs, des éleveurs et des chefs de communauté, entre autres, ont mis en évidence la manière dont les changements dans les régimes pluviométriques, les longues sécheresses et les récoltes imprévisibles compromettent directement les moyens de subsistance. Les populations sont contraintes d'adopter des stratégies de survie au quotidien qui accentuent parfois les conflits locaux.
Fragilité de l'État : Les entretiens menés avec des informateurs clés, notamment des membres des milices locales, montrent l'incapacité des gouvernements à assurer la sécurité, à fournir des services de base ou à servir de médiateurs dans les conflits de plus en plus nombreux.
En conséquence, les communautés sont obligées de se tourner vers d'autres formes de gouvernance et de protection. Il s'agit notamment des milices locales, des autorités traditionnelles et des comités informels de gestion des ressources.
Réseaux criminels : La vulnérabilité climatique et la fragilité de l'État ont créé un environnement qui permet à des organisations extrémistes violentes d'opérer et d'étendre leur influence.
Ces groupes vont de simples bandits armés aux organisations extrémistes violentes telles que Boko Haram et Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM). Ils ne sont pas seulement le résultat d'une idéologie. Ils sont le produit d'un système en crise. Ils exploitent stratégiquement l'insécurité et les griefs créés par le changement climatique et la fragilité de l'État.
Un leader communautaire malien l'a parfaitement exprimé. Il a averti que si une communauté devient une terre aride ... le groupe armé peut profiter de cette occasion pour s'y implanter.
Vers une approche sensible aux conflits
Les propos recueillis lors des entretiens mettent en avant des solutions simples, mais profondes.
Le message principal est clair. Il faut une appropriation locale et une implication de la communauté.
Un chef traditionnel du Burkina Faso, par exemple, a insisté sur le fait que : si des projets sont mis en place, ils doivent inclure la communauté dès le début, afin que les gens se sentent respectés, que la confiance s'instaure et que les solutions répondent aux besoins réels.
Une personne interrogée au Nigeria a également expliqué que « lorsque les habitants s'engagent auprès du gouvernement, de nombreuses solutions voient le jour ». Au Niger, un acteur local a souligné la nécessité « d'impliquer davantage la population dans le processus décisionnel qui la concerne ».
Ces témoignages plaident pour de nouvelles orientations politiques. Ils militent en faveur d'un abandon du modèle de développement imposé d'en haut, et piloté par les experts.
Pour que l'atténuation du changement climatique soit un facteur de paix, elle doit être intégrée aux efforts de consolidation de la paix et de renforcement de l'État. La participation des autorités locales et des institutions communautaires à la prise de décision peut conduire à des interventions adaptées au contexte, plus légitimes et plus en phase avec les réalités locales.
Cela veut dire concrètement relier le financement climatique à des projets qui ne se limitent pas à des infrastructures d'énergie renouvelable, mais s'étendent aussi à des écoles, des centres de santé et des moyens de subsistance durables. Cela implique un dialogue transparent, mené par la communauté, afin de résoudre les conflits avant qu'ils ne s'étendent à toute la région du Sahel.
Quelques pistes de solutions
La situation critique du Sahel est une leçon importante pour la communauté internationale. L'interconnexion entre le changement climatique, la fragilité des États et les conflits constitue un système complexe et interdépendant. Elle ne peut être résolue par des interventions sectorielles isolées. Les défis sont trop étroitement liés et les enjeux trop importants.
Les politiques internationales en matière de développement et de climat doivent évoluer. L'atténuation du changement climatique n'est pas un exercice technique, mais une occasion de reconstruire les contrats sociaux rompus, de renforcer la résilience des communautés et de promouvoir un développement équitable.
S'attaquer aux causes profondes plutôt qu'aux symptômes peut transformer un cercle vicieux de fragilité en un cercle vertueux de paix et de développement.