Il serait pour le moins commode et intellectuellement paresseux d'attribuer à l'avènement d'Internet la paternité exclusive de la circulation de photos malsaines et de vidéos strictement réservées aux adultes à Madagascar. Bien avant la connexion haut débit et les indignations numériques instantanées, ces contenus circulaient déjà, à l'époque des VCD, avec une efficacité discrète et une tolérance étonnamment bien installée.
Nosy Be
Au début des années 2000, trois ressortissants étrangers ont convié des jeunes filles sur une plage afin d'assouvir des caprices sexuels dont la banalité n'atténue en rien la gravité. La scène est filmée au caméscope.
Les séquences se sont propagées rapidement dans toute la province d'Antsiranana. Par ailleurs, le scandale est resté confiné à la sphère privée. Les autorités locales, manifestement absorbées par des priorités plus pressantes, n'ont pas jugé utile d'intervenir.
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Toujours sur l'île aux Parfums, en 2004, soit quatre ans plus tard, le scénario s'est répété. D'autres Vazaha, mêmes méthodes, mêmes dérives. Cette fois, les exploitants de vidéoclubs ont flairé l'opportunité commerciale : le « cinéma amateur », appellation polie pour désigner l'indécence, fut proposé à la location.
Les profits étaient conséquents. Depuis lors, l'une des destinations touristiques les plus prisées du pays semble s'être progressivement imposée comme un haut lieu du tourisme sexuel. Certes, des ONG et des associations ont tenté de réagir. Mais leurs efforts se sont heurtés à une force autrement plus enracinée : la corruption, valeur sûre et discrète.
Antsiranana
En 2004, un commerçant réputé pour la qualité irréprochable de ses produits, la respectabilité servant parfois de paravent, a rassemblé dans sa chambre plusieurs adolescentes âgées de 14 à 17 ans.
L'homme, mû par un fantasme tardif mais pressant, a enregistré les images sur son ordinateur Pentium 4. Une panne mit fin à l'opération. Le réparateur, animé d'un zèle professionnel discutable, fouilla les dossiers, découvrit les fichiers compromettants et les a transférés sur une clé Universal Serial Bus (USB). Une procédure judiciaire est engagée. Elle s'achève rapidement par un classement sans suite. La justice, manifestement, avait d'autres urgences.
Antananarivo
La capitale n'était pas épargnée par une déclinaison plus moderne du phénomène : le revenge porn. Actrices, chanteuses, figurantes de clips, mannequins et modèles ont été victimes de la vengeance numérique d'anciens partenaires.
Dans la majorité des cas, la séparation agit comme déclencheur. Le mécanisme est désormais bien connu : menaces, chantage, harcèlement, puis diffusion publique. Les réactions populaires, quant à elles, se distinguent par leur candeur morale : « Je n'aurais jamais imaginé... » Ah, la facette intime de l'idole, soigneusement réservée à un seul partenaire, devient publique par la sadique obstination de celui-ci.
WC
Deux lettres, et quelle légèreté trompeuse. Point de pause pipi ici. WC, contraction ostentatoire des noms de deux personnes qui ont une liaison extraconjugale, s'affiche sur la toile ! Mais derrière cette innocence affichée se cache un petit laboratoire de désir : un lieu où l'expérimentation érotique devient science appliquée, où le cinéma muet rencontre le Jean du Jardin contemporain.
Deux lettres anodines ? Bien entendu, mais combien de fantasmes condensés en si peu d'espace. Les buzz s'enchaînent. La déclaration d'un mannequin raté devient un feuilleton national, parce que les soi-disant « gardiens de soatoavina », toujours si prompts à museler les chanteurs, restent immobiles face à ce type de scandale. Entre-temps, des influenceurs nous vantent les vertus de la « civilisation ».
Filmer ses amours à distance et publier en ligne devient un acte presque civilisé... pour eux. En juillet 2022, la même artiste subit de nouveau un « revenge porn ». Cette fois, la cybercriminalité agit, et l'ex-fiancé est arrêté.
Cependant, la morale peine à s'imposer : un acte si clairement contraire aux mœurs malgaches devrait être sanctionné de manière exemplaire. Doit-on rappeler que la tradition malgache, de Nosy-Be à Tananarive, place la femme au centre de l'existence, respectée, honorée, et non objet de voyeurisme ?
Et pourtant, la culture occidentale, subtilement implantée dans les esprits, pousse certains à exagérer le libertinage numérique. Ainsi, entre ironie et consternation, Madagascar se débat entre héritage culturel et modernité dévoyée, oscillant entre les deux comme une caméra tremblante, capturant les facettes parfois désagréables de l'âme humaine.
Réaction super floue
En sus, les pseudo-psychiatres de salon, ces maîtres de la sagesse éclairée, sont prompts à dispenser leurs diagnostics en une phrase : « Ces jeunes filles souffrent d'un déficit d'amour paternel, voilà pourquoi elles se réfugient dans des bras immoraux pour combler ce vide. »
Quelle profondeur, quelle finesse et quelle banalité ! Comme si l'existence entière pouvait se résumer à une carence affective. On dirait que tout devient prétexte à explication simpliste, alors que la société, dans son ensemble, semble jouer à cache-cache avec le loisir, le sens et le bon sens.
Pendant ce temps, le spectacle continue, bruyant et lumineux, entre les feeds et les hashtags, pendant que la réflexion, elle, s'éteint doucement. Les médias sociaux sont devenus ce grand théâtre de l'éphémère, où l'on applaudit à tout et à rien, où l'on s'indigne pour un clip et oublie l'essentiel. Le vrai problème n'est peut-être pas tant ce que font ces jeunes filles, mais ce que nous faisons tous : regarder, juger, commenter et oublier de vivre.
Nosy-Be, Diego, Antananarivo... autant de vitrines éphémères pour un spectacle que l'on croit connaître. Sur les réseaux sociaux, les images et vidéos s'empilent à une cadence effrénée, comme autant de preuves d'un quotidien qui semble à l'envers, où tout est montré, tout est commenté, mais rien n'est compris.
Certains, se prenant pour des analystes scrupuleux, jurent que ce phénomène n'est pas le fruit du hasard, voire « une diversion », susurrent-ils avec gravité. Un mot que les Malgaches ont entendu à toutes les sauces sous l'ancien régime.
Mais cet argument, ô combien pratique pour calmer les esprits curieux, peut-il réellement tenir la route ? N'existe-t-il pas de distractions plus élevées, plus nobles, que ces vitrines de l'inutile ?