Ile Maurice: Distribuer sans produire

Nous devrions développer une même obsession, tendre vers la soutenabilité. Le tableau est certes compliqué : PRB 2026. Application étalée sur deux ans. Syndicats en colère. Gouvernement sous contrainte. Dette élevée. Productivité absente. Et cette question centrale, presque embarrassante : le courage du diagnostic peut-il encore survivre sans le courage de la méthode ?

Car depuis le discours du Nouvel An, Navin Ramgoolam a acté une rupture. Fin des illusions. Acceptation de l'impopularité. Reconnaissance des contraintes démographiques et budgétaires. Le verbe est clair. Le ton, grave. Mais l'histoire ne juge presque jamais les dirigeants sur leurs constats. Elle les juge sur leur capacité à transformer l'austérité en projet.

Or, le PRB n'est plus un exercice technique. C'est un fait politique total. Une promesse électorale devenue piège budgétaire. Une ligne de fracture sociale. Appliquer le PRB 2026 coûterait plus que ce que le budget prévoit. Ne pas l'appliquer pleinement fragilise la parole publique. Le gouvernement a choisi l'étalement. Comptablement rationnel. Politiquement explosif.

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Une dette à près de 90 % du PIB. Une note Baa3 sous surveillance. Une marge de manoeuvre quasi inexistante. Mais une exigence s'impose, l'exemplarité. On ne demande pas à une société de consentir à l'effort quand l'État donne le sentiment de s'en exempter. Réformes des retraites des élus. Fin des privilèges à vie. Rationalisation des boards publics. Ce ne sont pas des économies décisives. Ce sont des signaux moraux. Et en politique économique, les signaux comptent autant que les chiffres.

Et quid de la productivité, grande absente du débat ? Depuis dix ans, elle progresse à peine. Pendant que les salaires augmentent deux fois plus vite. Résultat : un coût unitaire du travail en hausse permanente, une compétitivité qui s'effrite, une inflation importée qui s'installe. La compensation salariale devient alors un rituel émotionnel, déconnecté de la création de valeur. Un mécanisme de court terme qui fabrique des déséquilibres de long terme.

C'est là que l'illusion syndicale devient dangereuse. Croire que le pouvoir d'achat est un droit acquis, mécaniquement indexé sur l'inflation, indépendamment de l'effort, de la productivité et de la réussite collective. Que se passerait-il si Maurice connaissait une inflation à l'Argentine, avec une productivité... mauricienne ? La question n'est pas théorique. Elle est existentielle.

Les syndicats ignorent - ou feignent d'ignorer - une réalité simple : tous les employeurs ne sont pas égaux. Certaines grandes entreprises peuvent absorber. D'autres, non. PME, manufacture, BPO, commerce, construction... pour eux, chaque ajustement est une ligne de crête. Une compensation uniforme dans une économie profondément inégale produit des distorsions et du ressentiment. Elle pousse à un nivellement par le bas, décourage l'investissement, et prépare, à terme, à des licenciements ou des fermetures. Puis à des demandes d'aide publique. Puis à de la dette. Le cercle est connu.

Pourquoi ne pas négocier secteur par secteur, entreprise par entreprise, en fonction de la capacité réelle de payer ? Pourquoi ne pas utiliser le salaire comme un signal économique, orientant progressivement l'économie vers des activités gagnantes, productives, innovantes ? Pourquoi ne pas lier une partie des augmentations à des objectifs mesurables de performance collective ?

La réponse est politique. Parce que cela exige de sortir du confort du rituel. Parce que cela oblige à dire non. Parce que cela suppose un État stratège, pas seulement arbitre.

Et pendant que le gouvernement joue les équilibristes, la compensation salariale et le PRB deviennent deux dossiers où se jouent la paix sociale, la crédibilité budgétaire et l'autorité politique.

Le gouvernement devra choisir : subir ou structurer. Subir la pression, bricoler des compromis, repousser les échéances. Ou structurer un nouveau contrat social : trajectoire budgétaire pluriannuelle votée au Parlement, réforme de la fonction publique trop grasse et mal alignée sur l'intelligence artificielle (IA), refonte du dialogue social autour de la productivité, de la formation, du partage des gains.

La fonction publique ne peut plus être pensée comme un sanctuaire figé. L'IA va bouleverser les métiers, les compétences, les effectifs. Refuser ce débat aujourd'hui, c'est préparer une crise plus brutale demain.

L'austérité sans projet nourrit le ressentiment. Mais l'austérité transformée en refondation de l'État peut produire de la légitimité. À condition de parler vrai. Et d'agir juste.

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