Et si une grotte marocaine détenait une pièce essentielle du puzzle des origines de l'humanité ? Des fossiles humains vieux de 773 000 ans découverts au Maroc apportent de nouveaux éléments au débat sur le dernier ancêtre commun de l'Homo Sapiens. Ces fossiles pourraient en effet constituer le chaînon manquant de l'histoire humaine. La découverte suggère une continuité évolutive en Afrique du Nord bien antérieure à l'Homo Sapiens. Elle confirme aussi le rôle de l'Afrique dans les grandes étapes qui ont façonné l'espèce humaine. Abderrahim Mohib, chercheur spécialiste de la préhistoire, conservateur principal des monuments et sites au Maroc, l'un des auteurs de cette recherche, explique les enjeux de cette découverte à The Conversation Africa.
Qu'avez-vous découvert au Maroc et en quoi cette découverte est-elle majeure ?
Dans le cadre du programme de recherche maroco-français [« Préhistoire de Casablanca »]porté par l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (Rabat, Maroc) et le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, des fouilles ont été entreprises depuis 1994 dans la Grotte à Hominidés à la carrière Thomas I au sud-ouest de la ville de Casablanca (Maroc).
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Ces fouilles ont permis de mettre au jour des fossiles humains associés à des milliers de restes fauniques et environ 300 artefacts en quartzite et en silex. L'ensemble provient d'un espace qui semble avoir servi de tanière à des carnivores. En atteste un fémur humain portant des traces de mâchonnement et de consommation par un grand carnivore de type hyène.
L'ensemble des restes d'hominines comprend, en plus du fémur, une mandibule adulte presque complète, une hémi-mandibule adulte, une mandibule d'enfant d'un an et demi, des vertèbres cervicales et thoraciques et des restes dentaires.
Cette découverte est majeure dans le sens où elle apporte un éclairage inédit sur une période clé de l'évolution humaine marquée par une rareté extrême de fossiles humains en Afrique, en Europe et en Asie et elle documente des populations encore mal connues situées entre les formes anciennes du genre Homo et les lignées plus récentes.
Par ailleurs, ces restes humains représentent les fossiles les plus anciens du genre Homo jamais découverts au Maroc dans un contexte chronologique indiscutable. De plus, la Grotte à Hominidés est voisine d'un autre site plus ancien dans la même carrière Thomas I (nommé ThI-L), reconnu sur plus de 1000 mètres carrés. Daté de 1 million 300 mille ans, ce site documente l'occupation humaine la plus ancienne au Maroc attribuée au premier stade de la culture matérielle Acheuléenne en Afrique du Nord-Ouest.
Quel âge ont ces premiers humains et comment avez-vous pu déterminer leur ancienneté avec précision ?
Ces restes humains mis au jour à Casablanca ont été datés par le paléomagnétisme - - étude du champ magnétique terrestre ancien - avec une grande fiabilité chronologique autour de 773 000 ans. En effet, les sédiments de la Grotte à Hominidés ont bien enregistré les variations du champ magnétique terrestre. Grâce à un échantillonnage à très haute résolution (tous les 2 cm), nous avons pu identifier la dernière inversion géomagnétique d'une polarité inverse (Matuyama) à une polarité normale (Brunhes) (Matuyama-Brunhes M/B). Cela veut dire que nous avons identifié une période où le champ magnétique de la Terre s'est inversé, un phénomène naturel qui sert de repère pour dater les couches du sol.
Cette inversion constitue un marqueur chronologique très solide et largement accepté. Ce qui est extraordinaire, c'est que nos restes fossiles se placent précisément au moment de l'inversion, offrant ainsi l'une des datations les plus fiables d'hominines fossiles du Pléistocène. Par ailleurs, ces données sont cohérentes avec le cadre géologique et les restes paléontologiques.
Ces découvertes modifient-elles nos connaissances sur le lieu et le processus d'évolution de l'homme moderne?
Les fossiles de Casablanca fournissent de nouveaux éléments pour nourrir notre connaissance de l'évolution humaine. Ils appartiennent en effet, à une période marquée par la dispersion de l'Homo erectus hors d'Afrique, ainsi que par l'extinction de groupes d'hominines plus anciens tels que les genres Australopithecus et Paranthropus.
D'un point de vue morphologique, ils combinent des traits archaïques de type Homo erectus et des traits dérivés plutôt apparentés à Homo sapiens. Ils comblent également un vide important du registre fossile africain, à un moment où les données paléogénétiques situent la divergence entre la lignée africaine menant à Homo sapiens et les lignées eurasiatiques à l'origine des Néanderthaliens et des Dénisoviens. La combinaison originale de caractères primitifs et plus évolués, témoigne de populations humaines proches de cette phase de divergence.
On peut définir cette population marocaine comme une forme évoluée d'Homo erectus qui présente des caractéristiques plus dérivées que les fossiles plus anciens d'Homo erectus trouvés en Afrique et en Asie, et ne possédant pas non plus les traits dérivés présents chez les Néanderthaliens ou les Homo sapiens anatomiquement modernes.
Si auparavant, les fossiles d'Homo antecessor mis au jour dans le site de Gran Dolina d'Atapuerca en Espagne étaient les seuls à montrer des caractères dérivés liés à Homo Sapiens, les fossiles de la Grotte à Hominidés offrent une nouvelle perspective. Ils ouvrent la possibilité d'un lien évolutif avec les plus anciens fossiles d'Homo sapiens connus, ceux du Jebel Irhoud au Maroc, datés d'environ 315 000 ans. Ces découvertes éclairent l'émergence de la lignée Homo Sapiens tout en renforçant l'idée que ses racines profondes sont africaines.
Il s'agit enfin, d'après la mosaïque de leurs caractères archaïques et dérivés d'une population africaine, sœur d'Homo antecessor, proche de la divergence entre les lignées eurasiennes et africaines du Pléistocène moyen.
Pourquoi l'Afrique du Nord, et particulièrement le Maroc, est-elle si importante pour comprendre les origines de l'humanité ?
L'Afrique du Nord-Ouest, avec l'Afrique de l'Est et australe, représente l'une des régions clés où nous avons actuellement une nouvelle fenêtre sur l'évolution des hominines du Pléistocène. La Méditerranée a probablement agi comme une barrière biogéographique majeure, contribuant à la divergence entre les populations africaines et eurasiennes.
Le Sahara, dont l'étendue a considérablement varié au fil du temps, a probablement joué un rôle important dans la structuration des populations africaines. Les fossiles marocains confirment l'ancienneté et la profondeur des racines africaines de notre espèce, tout en soulignant le rôle clé de l'Afrique du Nord-Ouest dans les grandes étapes de l'évolution humaine.
Mohib Abderrahim, Chercheur en Préhistoire et conservateur principal des Monuments et Sites, Institut national des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine in Rabat