À Guessabo, petite sous-préfecture de l'ouest ivoirien, le poisson d'eau douce est à la fois une richesse, une identité et une source d'inquiétude.
Vivier naturel pour des milliers de ménages, le fleuve Sassandra nourrit hommes et économie. Guessabo, située sur le versant de ce fleuve, a su faire de cet atout naturel une réalité qui fait de cette sous-préfecture l'épicentre du commerce du bon poisson d'eau douce. Mais cette réalité révèle aussi des failles, notamment hygiène précaire, insécurité routière, surexploitation et absence d'infrastructures adaptées.
En effet, située à environ 400 kilomètres au nord-ouest d'Abidjan, sur l'axe Abidjan-Duékoué, la sous-préfecture de Guessabo vit au rythme du fleuve Sassandra. Ici, l'un des versants du Sassandra traverse la circonscription, serpentant à l'autre bout de la localité.
Ce cours d'eau, discret à première vue, est pourtant le poumon économique de la zone. Il alimente non seulement Guessabo, mais aussi de nombreuses villes de l'Ouest, du Sud-Ouest et même Abidjan, en poissons d'eau douce.
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À toute heure du jour et souvent de la nuit, des véhicules s'arrêtent le long de la route. Cars de transport, taxis-brousse, camions de marchandises. Tous marquent un arrêt pour acheter du poisson frais, fumé, frit ou braisé. La scène est devenue familière. « Tous les voyageurs, revendeurs et acheteurs, hommes et femmes confondus, venus de divers horizons affluent ici pour se ravitailler en bons poissons d'eau douce », confie Koné Abiba, commerçante de poisson à Guessabo.
Un carrefour halieutique régional
Guessabo s'est imposée, au fil des années, comme un carrefour halieutique incontournable. Pour des acheteurs comme Fofana Ladji, venu spécialement de Daloa, une ville importante du centre-ouest de la Côte d'Ivoire, chef-lieu de la région du Haut-Sassandra, le déplacement est loin d'être superflu.
« Le voyage en vaut la chandelle. Ici, le poisson vient directement du fleuve Sassandra. Il est frais, naturel, contrairement à ce que l'on trouve souvent dans les poissonneries de la ville », explique-t-il, sac à la main, prêt à repartir.
Cette abondance apparente a favorisé le développement d'une économie locale de la pêche, structurée autour des pêcheurs, des mareyeuses et des commerçantes. L'activité est encadrée, du moins sur le papier, par les services du ministère en charge des Ressources halieutiques.
Des initiatives d'organisation existent. « Nous sommes regroupées en coopérative. Grâce à notre union, le ministre Adjoumani nous a offert un four pour le séchage du poisson », indique Koné Awa, vendeuse de poisson. Mais derrière cette vitalité se cache une réalité plus sombre.
Poissons frais mais risques sanitaires réels
À Guessabo, trouver du poisson n'est jamais un problème. Le consommer sans risque, en revanche, relève parfois du pari. Car les conditions d'hygiène dans lesquelles s'exerce le commerce laissent largement à désirer. Le long de la route, des jeunes femmes et des jeunes filles vendent du poisson frais, sec ou frit, souvent sans gants, sans protection, et à même des plateaux exposés.
Un passager d'un car en partance pour Man se souvient d'une mauvaise expérience : « J'ai eu de violents maux de ventre suivis de diarrhée après avoir mangé du poisson acheté ici. Depuis, je me méfie du poisson grillé de Guessabo », confie-t-il, amer.
Les poissons braisés ou frits, très prisés par les voyageurs pressés restent exposés toute la journée au soleil, à la poussière et aux gaz d'échappement. Les plateaux, souvent inadaptés, deviennent des réceptacles pour les mouches, la fumée toxique des moteurs et les particules soulevées par la circulation intense.
La nuit, le tableau est tout aussi préoccupant. Pour s'éclairer, certaines vendeuses utilisent des lampes-tempête, posées directement au milieu des plateaux. La fumée carbonisée qui s'en dégage entre en contact avec les poissons, ajoutant un risque sanitaire supplémentaire pour les consommateurs nocturnes.
Quand vendre devient dangereux
Au-delà de l'hygiène, la sécurité physique des commerçantes est, elle aussi, mise à rude épreuve. Désireuses d'attirer les clients, beaucoup se faufilent entre les véhicules en circulation. Une pratique risquée sur cet axe très fréquenté. « Les accidents sont fréquents à cause de l'indiscipline. L'an dernier, un camion a tué quatre commerçantes après avoir perdu le contrôle », raconte Yao Kouakou, habitant de Guessabo.
Ces drames, encore présents dans les mémoires, illustrent l'urgence d'un encadrement plus strict. Pour les populations, la responsabilité incombe aux autorités locales, appelées à prendre des dispositions pour sécuriser ce commerce vital.
Le Sassandra sous pression
Mais la menace la plus grave pèse peut-être sur le fleuve lui-même. En effet, le versant du Sassandra qui alimente Guessabo subit une surexploitation quasi incontrôlée. Si rien n'est fait, préviennent les acteurs de la filière, le vivier pourrait s'épuiser, mettant en péril toute l'économie locale.
Le manque de contrôle rigoureux a engendré un désordre dans la pratique de la pêche. Les outils utilisés ne respectent pas toujours les normes. « Les mailles des filets sont souvent trop petites.
Elles capturent aussi bien les gros poissons que les alevins », déplore Amoussou Agatha, vendeuse de poisson braisé depuis plus de vingt ans. Malgré les conseils des agents, certains pêcheurs persistent à pêcher les petits poissons, empêchant toute régénération.
La conséquence est directe : la rareté. « Nous sommes parfois obligées d'aller jusqu'à Taabo pour nous approvisionner. Ici, il n'y a plus assez de poissons. Je demande au gouvernement de suspendre la pêche pendant un ou deux mois pour permettre aux poissons de grossir », plaide-t-elle.
Des mesures efficaces... mais insuffisantes
Des précédents existent pourtant. Maïga Idrissa, pêcheur bosso, se souvient d'une décision gouvernementale salutaire. « L'an dernier, la pêche a été interdite pendant trois mois. Après cela, la pêche était bonne et moins épuisante », raconte-t-il. Mais ces mesures ponctuelles ne suffisent pas à endiguer une exploitation anarchique.
La pression sur la ressource a aussi un impact sur les prix. À Duékoué, Vléhi Bernard, fonctionnaire, regrette l'époque où le poisson était accessible. « Avant, avec 1000 francs, on avait cinq poissons. Aujourd'hui, à part les alevins, il n'y a plus de poisson à ce prix », se plaint-il.
Selon Blé Odile, habitante de Guessabo, la surpêche n'est pas la seule cause. « Certains pêcheurs utilisent des produits toxiques. Pendant la sécheresse, ils cultivent dans le lit du fleuve et utilisent des herbicides. Aux premières pluies, l'eau est empoisonnée et tue des bandes entières de poissons », explique-t-elle.
À ces difficultés s'ajoute une absence de structuration réelle du secteur. Les conflits de leadership et de contrôle sont fréquents. « Ici, c'est chacun pour soi. Les pêcheurs venus des pays voisins sont souvent en conflit avec les autochtones », confie un villageois sous couvert d'anonymat. Une situation qui fragilise davantage une filière déjà sous tension.
Le besoin urgent d'un débarcadère moderne
À Guessabo, la pêche se pratique dans des débarcadères de fortune, loin des normes de sécurité. Installés à quelques mètres du fleuve, souvent sous un pont ou à proximité immédiate de la route internationale, ils exposent les acteurs à des risques de noyade et d'accident. « Nous avons un semblant de débarcadère. Sans moyens, il est difficile de faire la sensibilisation et le contrôle », reconnaît un agent des ressources halieutiques.
Les pirogues accostent parfois tard dans la nuit, en l'absence des agents, rendant impossible l'inventaire des prises et l'évaluation de leur qualité. Pour les acteurs de la filière, la construction d'un débarcadère aux normes n'est plus un luxe, mais une nécessité vitale.
À Guessabo, le poisson du Sassandra continue de faire rêver voyageurs et commerçants. Mais derrière la fraîcheur tant vantée se dessinent des menaces bien réelles. Sans une meilleure organisation, un contrôle strict et des infrastructures adaptées, ce trésor naturel pourrait s'épuiser. Et avec lui, s'éteindre une économie qui fait vivre toute une communauté. La question reste entière : jusqu'à quand le fleuve pourra-t-il encore nourrir Guessabo ?
Agir pour Guessabo
Face aux risques sanitaires, sécuritaires et environnementaux qui pèsent sur la filière poisson à Guessabo, l'urgence d'agir ne fait plus débat. Tous les espoirs reposent désormais sur le projet de construction d'un débarcadère moderne, annoncé par les autorités ivoiriennes avec l'appui financier de l'Union européenne. Une infrastructure attendue, capable d'améliorer les conditions de travail des acteurs de la pêche, de renforcer les contrôles sanitaires et de sécuriser les zones de débarquement.
À Guessabo, le poisson n'est pas seulement une denrée alimentaire. Il est une identité, une économie et un lien social. Chaque jour, pêcheurs, mareyeuses, commerçants et voyageurs dépendent de ce fleuve nourricier qu'est le Sassandra. Pourtant, l'avenir de cette richesse naturelle reste fragile face à la surpêche, au manque d'infrastructures adaptées et à l'insuffisance de contrôle.
La préservation de ce « vivier de l'Ouest » passe désormais par des actions urgentes et coordonnées : mise en place effective de périodes de repos biologique, contrôle strict des engins de pêche, sensibilisation continue des acteurs de la filière et relance des infrastructures existantes à l'abandon. La structuration des coopératives et un encadrement technique renforcé pourraient également garantir une exploitation durable et équitable des ressources halieutiques. Au-delà des chiffres et des constats, il s'agit d'un choix collectif.
Protéger le fleuve aujourd'hui pour qu'il continue de nourrir les générations de demain. Car préserver l'or bleu de Guessabo, c'est aussi préserver la stabilité économique et sociale d'une localité entière, carrefour stratégique du Grand Ouest ivoirien. Malgré les difficultés, la renommée du poisson de Guessabo reste intacte. Les clients, souvent conscients des risques, n'hésitent pas à « vider leurs poches » pour savourer ce poisson dont la réputation dépasse les frontières de cette localité.
Pour beaucoup, s'arrêter à Guessabo relève presque du pèlerinage, manger du poisson au soleil, sous la pluie, parfois les pieds dans l'eau. La balle est désormais dans le camp des autorités qui doivent oeuvrer à préserver ce vivier, structurer la filière et garantir la pérennité d'une activité essentielle à la survie économique et sociale de la région.
Quel gâchis !
Inauguré le 14 mars 2016, à Guessabo, par Kobenan Kouassi Adjoumani, alors ministre des Ressources animales et halieutiques, le hangar moderne de fumage de poisson destiné aux femmes de la coopérative Amakpa est à l'abandon. Construit pour améliorer leur travail et permettre leur autonomisation, l'infrastructure est aujourd'hui un dépotoir.
Fruit de la coopération entre la Côte d'Ivoire et le Fao, sa réalisation a coûté environ 40 millions de FCfa. Il comprenait des fours modernes (700 kg par cycle, soit environ 3 tonnes par jour), une chambre froide, un congélateur, un système d'éclairage solaire ainsi que divers équipements de conservation, de transformation et d'hygiène. Il devrait créer de la richesse, sécuriser la consommation nationale et valoriser la pêche locale.
Dix ans plus tard, le constat est amer. Le site est envahi par de hautes herbes, le matériel de production a disparu, la chambre froide est devenue le refuge des batraciens et des reptiles. Selon un habitant de Guessabo ayant requis l'anonymat, la mauvaise gestion est la principale cause de cet échec.
« Le gouvernement avait offert ce hangar pour gérer les pertes après la capture des poissons. Malheureusement, les objectifs n'ont jamais été atteints », déplore-t-il. La situation de ce hangar nous amène à dire que, sans gouvernance efficace, tous les projets finissent à l'abandon.
Les femmes au cœur de la chaîne
A Guessabo, sur les berges du fleuve, aux abords de la route internationale, dans la fumée des foyers et sous le soleil ardent, les femmes portent l'économie halieutique locale. Mareyeuses ou commerçantes de poissons (frais, braisés ou fumés), elles nourrissent des milliers de foyers dans la partie ouest du pays.
Vivant dans la précarité, elles sont en permanence exposées à des risques sanitaires, à la pollution et aux accidents. Chaque jour, elles bravent toutes les péripéties pour assurer leur autonomie. Pilier central de l'économie locale, elles sont souvent laissées-pour- compte.
L'abandon des infrastructures modernes de fumage de poisson illustre ce paradoxe entre la volonté affichée d'autonomisation et la réalité du terrain. Améliorer les conditions de travail des femmes de Guessabo, c'est investir dans l'hygiène alimentaire, la santé publique et la lutte contre la pauvreté.
Leur donner des outils modernes, des espaces sécurisés et un encadrement durable, c'est reconnaître leur place stratégique dans la pérennisation de la filière poisson locale et nationale.
Guessabo pourrait devenir un hub halieutique durable
A Guessabo, le poisson n'est pas qu'un produit de consommation. Il est au coeur d'un corridor économique qui relie le fleuve Sassandra aux grandes villes de l'Ouest et du Sud ivoirien. Chaque jour, des tonnes de poissons d'eau douce partent de cette localité à destination notamment de Daloa, Duékoué, Man, San Pedro et Abidjan. Cela fait d'elle un maillon essentiel de la chaîne d'approvisionnement halieutique nationale.
Mais cette position stratégique reste fragile. L'absence d'infrastructures adaptées, de circuits de commercialisation structurés et de mécanismes de contrôle de qualité freine la valorisation de cette richesse naturelle. À défaut, une importante quantité de la production se perd ou est écoulée dans des conditions qui ne garantissent ni une qualité sanitaire ni une juste rémunération des acteurs.
Structurer la « Route du poisson » de Guessabo, c'est créer de la valeur ajoutée, sécuriser les revenus des pêcheurs et mareyeuses ainsi que renforcer l'économie locale et régionale.
À l'heure où la sécurité alimentaire et le développement des filières locales sont une priorité nationale, Guessabo pourrait devenir un hub halieutique durable. À condition que les investissements annoncés se traduisent en actions concrètes.