Afrique Centrale: Sommet CEMAC - Stabilité monétaire ou chaos social ? La position sans ambiguïté du pays

29 Janvier 2026
interview

Avec Justine Judith Lekogo, députée élue et ancienne économiste locale du Fonds monétaire international (FMI)

Madame la Députée, comment qualifiez-vous ce sommet extraordinaire des chefs d'État de la CEMAC ?

Ce sommet est avant tout un sommet de clarification politique. On a trop longtemps présenté les questions monétaires comme des sujets purement techniques réservés aux experts. Or, ce que les chefs d'État ont clairement assumé ici, c'est que la stabilité monétaire et la défense du pouvoir d'achat sont des enjeux profondément politiques, qui engagent directement leur responsabilité devant les peuples. Le message est clair : sans stabilité du franc CFA, il n'y a ni crédibilité des États, ni paix sociale durable. C'est une prise de conscience importante.

Les dirigeants parlent pourtant d'une amélioration des indicateurs macroéconomiques. Pourquoi les populations ne le ressentent-elles pas ?

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C'est justement l'un des constats lucides du sommet. Oui, il y a une amélioration relative de la croissance et une inflation mieux maîtrisée dans certains pays. Mais il existe un décalage structurel profond entre la stabilité macroéconomique et le vécu quotidien des ménages. C'est un problème ancien dans la zone CEMAC : la croissance ne se transmet pas suffisamment vers les populations, faute de politiques redistributives efficaces, de diversification économique et de qualité de la dépense publique.

Quelles sont, selon vous, les principales décisions issues de ce sommet ?

Cinq axes majeurs se dégagent très clairement :

  1. La défense ferme de la stabilité du franc CFA,
  2.  Le rapatriement effectif des recettes d'exportation,
  3. La discipline budgétaire et le respect des critères de convergence,
  4.  Le renforcement de la gouvernance financière, notamment à travers le Compte Unique du Trésor et la digitalisation,
  5.  La souveraineté économique et alimentaire.

Ces mesures ne sont pas nouvelles en soi, mais la différence aujourd'hui, c'est qu'elles sont portées au plus haut niveau politique, ce qui peut réellement changer la donne si la mise en œuvre suit.

Quelle a été la position spécifique du Gabon lors de ce sommet ?

La position du Gabon a été claire, cohérente et assumée. Le Président de la République, Son Excellence Brice Clotaire Oligui Nguema, a défendu sans ambiguïté la stabilité du franc CFA, en la présentant non pas comme un dogme, mais comme un outil de protection économique et sociale.

Le franc CFA reste aujourd'hui :

  •  un bouclier contre l'inflation importée,
  •  un facteur de confiance pour les partenaires internationaux,
  •  et, paradoxalement, un levier de souveraineté économique à court et moyen terme, dans un contexte régional fragile.

Le Gabon a fait le choix de la stabilité pragmatique, plutôt que des aventures monétaires populistes sans solutions techniques crédibles.

Peut-on dire que le Gabon joue un rôle moteur dans la CEMAC ?

Oui, clairement. La participation active du Gabon traduit une volonté de leadership régional responsable. Elle renforce aussi la crédibilité du pays vis-à-vis des partenaires techniques et financiers, d'autant plus que cette position est cohérente avec les réformes internes engagées en matière de finances publiques et de gouvernance. C'est une posture politiquement prudente, mais économiquement solide, que je tiens à saluer.

Quels sont aujourd'hui les principaux risques pour la zone CEMAC ?

Ils sont multiples.

Sur le plan macroéconomique :

  •  l'érosion des réserves de change si le rapatriement des devises reste insuffisant,
  • la forte dépendance aux matières premières,
  •  et les pressions inflationnistes importées, notamment sur l'alimentation et l'énergie.

Sur le plan budgétaire :

  •  les dérapages pré-électoraux,
  •  la faible qualité de la dépense publique,
  •  et l'accumulation d'arriérés intérieurs, qui pénalisent le secteur privé.

Mais les risques les plus sensibles sont sociaux et politiques : perte de confiance des populations, montée de discours anti-CFA sans solutions viables, et fragilisation du contrat social, surtout en milieu urbain.

En tant qu'ancienne économiste du FMI, quel diagnostic structurel posez-vous sur la CEMAC ?

Le diagnostic est connu, mais il faut le regarder en face :

  •  des économies peu diversifiées,
  •  une intégration régionale très faible,
  •  des systèmes fiscaux étroits et peu équitables,
  •  une gouvernance financière inégale,
  •  et une dépendance alimentaire préoccupante.

Tant que ces problèmes structurels ne seront pas traités, la stabilité macroéconomique restera fragile et socialement peu visible.

Quelles recommandations concrètes portez-vous aujourd'hui en tant que députée ?

À court terme, il faut être ferme :

  • rendre contraignant le rapatriement des devises, avec des sanctions réelles,
  •  protéger le pouvoir d'achat par des subventions ciblées et temporaires,
  • accélérer la mise en œuvre du Compte Unique du Trésor, avec des audits indépendants.

À moyen terme :

  •  faire de la discipline budgétaire un véritable choix politique, inscrit dans les lois de finances,
  •  placer la souveraineté alimentaire au cœur des budgets nationaux,
  •  et diversifier les sources de croissance, notamment via les PME et la transformation locale.

Enfin, sur le plan institutionnel, il faut renforcer les pouvoirs de la Commission CEMAC et instaurer un dialogue monétaire pédagogique, loin des débats émotionnels.

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs gabonais ?

Un message simple mais fondamental :

la stabilité monétaire n'est pas une fin en soi, mais sans stabilité monétaire, aucune politique sociale durable n'est possible.

Le Gabon a aujourd'hui une opportunité historique :

  • consolider sa crédibilité économique,
  • peser davantage dans les décisions régionales,
  •  et démontrer qu'une discipline économique peut aller de pair avec la justice sociale, à condition d'être bien expliquée et bien ciblée.

Je tiens à féliciter l'État gabonais et le Président de la République pour leur engagement clair et responsable lors de ce sommet. C'est une ligne que nous devons collectivement soutenir.

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