À Boucotte Est, entre le marché Saint-Maur et la station-service Esso, une école publique défie silencieusement les préjugés, le manque de moyens et le handicap. L'école élémentaire El Hadji Omar Ndiaye qui accueille plus de 110 enfants en situation de handicap n'est pas seulement un lieu d'apprentissage, elle est un espace de vie où l'inclusion prend corps chaque jour, dans les gestes, les regards et les solidarités enfantines. Immersion dans cet établissement qui prouve, au quotidien, que l'école peut être aussi un refuge et une promesse.
Il est 9 heures passées, en cette matinée du lundi 12 janvier. Dans la cour sablonneuse de l'école élémentaire publique inclusive El Hadji Omar Ndiaye, le silence surprend. Un calme fragile accueille le visiteur. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité, l'établissement vit intensément.
Créée en 1966, cette école pleine d'histoire à Ziguinchor est devenue, au fil des années, un symbole fort de l'éducation inclusive dans la capitale de la région méridionale du Sénégal. Ici, aucun enfant n'est laissé en rade. Qu'il soit valide ou vivant avec un handicap, riche ou pauvre, chacun a droit à la même porte d'entrée : celle du savoir.
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Ce principe, consacré par les textes internationaux (l'article 26 de la Déclaration universelle de droits de l'Homme et les articles 28 et 29 de la Convention des Nations Unies (1948-1989) relative aux droits de l'enfant stipulent que « chaque enfant a droit à une éducation de qualité »). Il prend à El Hadji Omar Ndiaye une dimension concrète.
Dans les salles de classe, se côtoient des élèves sourds, autistes, déficients intellectuels, enfants atteints de troubles du langage ou de handicaps moteurs, aux côtés de leurs camarades dits « ordinaires ». Tous, partagent les mêmes bancs, les mêmes cahiers, les mêmes rêves. L'école, plusieurs fois distinguée, notamment par le Prix du président de la République pour l'Education inclusive, porte toutefois les stigmates du manque de moyens. On peut citer des salles exiguës, parfois assimilables à des abris de fortune, un mobilier insuffisant ou quasi-inexistant.
Mais ces difficultés n'entament en rien la détermination de ceux qui y enseignent. Quand la cloche de la récréation retentit à 11 heures, la cour se transforme. Les rires éclatent, les cris fusent, les jeux s'organisent spontanément. La scène est éloquente. Sur un fauteuil roulant, la petite B. D., élève en classe de CE2, atteinte de paralysie cérébrale motrice et de troubles du langage, est entourée de ses camarades. Elles l'aident, la poussent, l'intègrent naturellement à leurs jeux. Ici, la différence n'est ni pointée du doigt ni source d'exclusion. Elle est vécue, acceptée et partagée.
Une pédagogie fondée sur la patience et la rigueur
Dans la classe de CI (Cours d'initiation), l'effervescence est permanente. Oulimata Komo Diagne Dieng fait face à un effectif impressionnant : 81 élèves, dont 23 enfants en situation de handicap. La tâche est immense. Certains élèves pleurent, d'autres se lèvent sans cesse, perturbant le déroulement du cours. L'enseignante, imperturbable, jongle entre explications classiques, gestes en langage des signes et rappels à l'ordre dans la douceur. « Je comprends ces enfants et leurs camarades aussi. Nous leur apprenons à s'accepter mutuellement.
Ce n'est pas facile, mais avec la volonté et l'engagement de toute l'équipe, nous avançons. Nous faisons classe tout en prenant en charge ces enfants, parce qu'ils sont avant tout les nôtres », confie-t-elle, le regard déterminé.
À quelques mètres, dans la classe de CP (Cours préparatoire), l'ambiance est similaire. Mme Touré, assistée de l'auxiliaire de vie scolaire Agna Dieng Manga, encadre 41 élèves dont 11 porteurs d'handicap. Sourds, autistes, déficients intellectuels (etc), la diversité est là, palpable. L'enseignante déroule son cours avec calme et méthode. « Nous devons nous adapter, car certains enfants ont plus de difficultés à comprendre.
Mais, il y a aussi des élèves sourds très brillants. Nous faisons des sacrifices pour eux, car ils ont exactement les mêmes droits à l'éducation que les autres », explique-t-elle, sans jamais perdre son sourire.
Dans la classe de CP B, Aliou Sané encadre 42 élèves, parmi lesquels six enfants présentant des troubles neuro-développementaux. L'enseignant insiste sur la nécessité de disposer de moyens adaptés. « Ces enfants ont des besoins spécifiques, surtout sur le plan pédagogique. À la maison, ils sont parfois livrés à eux-mêmes. Ici, nous faisons tout pour qu'ils soient acceptés et être à l'aise. Par contre, nous manquons de matériel et les infrastructures ne sont pas adaptées. Certains élèves abandonnent même l'école faute de moyens de transport. Ils ont besoin d'un soutien beaucoup plus fort », alerte-t-il.
Ne pas enfermer ces enfants à la maison
Point focal de l'éducation inclusive dans l'établissement, Adama Diouf mesure le chemin parcouru. « Depuis 2008, l'école est partenaire du projet Éducation inclusive, et en 2012, nous sommes devenus une école-témoin avec Humanité et Inclusion. Nous accueillons aujourd'hui plus de 110 enfants en situation d'handicap (des autistes, des trisomiques, des déficients intellectuels et moteurs ainsi que des élèves sourds) », a expliqué M. Diouf.
Ces enfants sont répartis dans les différentes classes, avec un dispositif spécifique. « Nous avons six classes pilotes où des enseignants titulaires travaillent avec des auxiliaires de vie scolaire, notamment pour le langage des signes. Notre objectif est la socialisation et l'égalité des chances. Depuis neuf générations, nous enregistrons 100 % de réussite au Cfee pour les élèves sourds », a-t-il révélé avec fierté.
Au-delà des apprentissages, l'école mise sur des activités ludiques et artistiques pour favoriser l'épanouissement de ses pensionnaires. « Nous organisons des jeux de perlage, des activités artistiques et bientôt de la gymnastique et du fitness. Ces enfants ne doivent pas être enfermés à la maison. Ici, il n'y a aucune stigmatisation. Nous développons le tutorat et les valeurs de solidarité », affirme M. Diouf, tout en rappelant les défis persistants comme l'éloignement géographique de certains élèves, des salles non adaptées, des tranches d'âge allant parfois jusqu'à 17 ans.
Un engagement à poursuivre
Pour Boniface Sadio, chargé de projet Éducation inclusive et formation professionnelle à Humanité et Inclusion, le message est clair. « Tous les enfants ont leur place à l'école. L'éducation est un droit fondamental, quel que soit le handicap ou le rang social. À El Hadji Omar Ndiaye, les enfants sourds et les autres ne sont plus laissés pour compte », soutient-il.
Il insiste sur l'impact psychologique de cette prise en charge. « Nous redonnons espoir et sourire à des parents longtemps désespérés. Ces enfants ont un potentiel réel et s'adaptent très vite lorsqu'on leur en donne la chance ». Parmi ces parents, Omar Ndiaye ne cache pas son émotion. P
ère de trois enfants sourds, il raconte un parcours semé d'épines mais couronné de succès. « Mes deux filles ont fréquenté cette école, réussi leur Entrée en 6e et sont aujourd'hui au Collège de Boucotte Sud. Mon troisième enfant y est encore. Ils sont sourds, mais très intelligents. L'une de mes filles a toujours été première de sa classe. Je suis fier du fait qu'ils ont pu accéder à l'éducation comme tous les enfants», témoigne-t-il. M. Ndiaye lance un appel soutenu aux autorités.
« L'État doit accompagner davantage cette école. Elle a transformé ma vie et celle de mes enfants. Grâce à l'éducation reçue ici, ils ont gagné en dignité et en confiance », se félicite le parent d'élève, soulignant qu'à l'école El Hadji Omar Ndiaye, l'inclusion est loin d'être un slogan.
C'est une réalité construite dans la patience, le dévouement et l'humanité. Malgré le manque de moyens et les obstacles, cette école prouve qu'avec de la volonté et de la solidarité, l'éducation peut réellement devenir un droit pour tous.