Depuis l'indépendance de 1960, la politique étrangère de Madagascar ressemble à une valse hésitante sur l'échiquier des nations. Aujourd'hui, alors que le bloc des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, rejoints par de nouveaux géants) redessine les contours de la puissance mondiale, Antananarivo semble avoir choisi son camp, ou du moins son nouveau terrain de jeu. Avec l'annonce récente du soutien de Pretoria pour que la Grande île devienne « pays partenaire » du bloc, une page se tourne. Mais s'agit-il d'une rupture historique ou d'un simple rééquilibrage pragmatique ?
Un héritage de « non-alignement » mis à l'épreuve
L'histoire diplomatique de Madagascar n'est pas linéaire. Après une Première République très tournée vers l'ancienne métropole, le virage socialiste de la Deuxième République sous Didier Ratsiraka a marqué le premier véritable flirt avec le bloc de l'Est. C'était l'époque du « choix idéologique », où le réalisme économique passait parfois après la rhétorique révolutionnaire des « pays frères ».
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Pourtant, avec la chute du mur de Berlin et les crises cycliques, Madagascar est régulièrement revenue dans le giron des institutions de Bretton Woods et des partenaires occidentaux. Aujourd'hui, sous l'impulsion de la transition actuelle menée par le président Michaël Randrianirina, le discours change. Les BRICS ne sont plus perçus comme une alliance idéologique, mais comme un bloc pragmatique. Pour Madagascar, la question n'est plus de savoir si l'on est « pro-occidental » ou « pro-oriental », mais comment maximiser la souveraineté nationale dans un monde qui ne tourne plus autour d'un seul axe.
La Chine et l'Inde : des piliers déjà en place
L'analyse des relations extérieures montre que l'influence des BRICS n'est pas une nouveauté pour le citoyen malgache, elle est une réalité commerciale et infrastructurelle :
La Chine : demeure le premier partenaire commercial. Des routes nationales aux projets de « Smart Cities », l'empreinte de Pékin est indélébile. Mais c'est une relation qui impose une vigilance accrue sur la gestion de la dette et la balance commerciale.
L'Inde : avec la montée en puissance de l'axe Indo-Pacifique, Delhi voit en Madagascar une sentinelle stratégique. La coopération en matière de sécurité maritime et de technologie agricole est devenue, en 2025, un pilier de notre défense nationale.
L'Afrique du Sud : le grand frère de la SADC. Malgré des années de relations parfois tièdes, le soutien formel de Cyril Ramaphosa pour l'intégration de Madagascar aux BRICS en janvier 2026 marque un tournant majeur dans l'intégration régionale.
Le poids du passé : pourquoi l'Occident ne peut être ignoré
Malgré la séduction du discours des BRICS sur la « dédollarisation » et le financement sans conditionnalités politiques de la Nouvelle Banque de Développement, le cordon avec l'Occident reste vital. L'Union européenne demeure un partenaire de premier plan, notamment pour l'exportation de nos produits de rente (vanille, girofle) et pour l'aide humanitaire.
L'analyse historique nous enseigne que chaque tentative de rupture brutale avec l'Ouest a conduit à un isolement diplomatique coûteux. Le défi actuel est de maintenir l'accès au marché de l'AGOA américain tout en ouvrant grand les portes aux investissements russes ou émiratis. C'est la diplomatie du « tous azimuts », mais version 2.0 : une recherche de financements diversifiés pour ne plus dépendre du seul bon vouloir du FMI.
Souveraineté ou nouvelle dépendance ?
L'adhésion en tant que « pays partenaire » -- statut qui devrait être officialisé lors du sommet prévu en Inde en juin 2026 -- offre des avantages clairs : accès à des lignes de crédit pour les infrastructures sans les leçons de gouvernance habituelles de Washington ou Bruxelles. Madagascar, riche en terres rares et en graphite, possède les atouts pour séduire ces puissances émergentes en quête de ressources critiques pour la transition énergétique mondiale.
Cependant, le risque est de passer d'une dépendance à une autre. L'histoire des relations extérieures malgaches est jalonnée de contrats miniers opaques. Le défi de la « refondation » sera de transformer ces nouvelles alliances en un véritable développement industriel local, et non en une simple extraction de rente.
La ruse du « Vazimba »
En somme, Madagascar semble vouloir jouer sa partition avec la finesse du Vazimba : rester insaisissable tout en étant présent partout. Si les BRICS offrent un contrepoids politique et financier bienvenu, l'ancrage dans la Francophonie et les accords avec l'Europe assurent une stabilité de secours.
La Grande île n'est plus ce « caillou » isolé dans l'océan Indien. Elle redevient ce qu'elle a toujours été historiquement : un carrefour. En 2026, l'enjeu pour Antananarivo sera de prouver que l'on peut être l'ami de tous sans devenir le vassal de personne. Le sommet de Delhi sera, à cet égard, le véritable test de cette nouvelle diplomatie de l'équilibre.