Expert international indépendant et chargé de cours au Centre des hautes études de défense et de sécurité (Cheds) en Relations internationales, Dr Serigne Bamba Gaye estime, dans cette interview, que le « Conseil de paix » de Donald Trump est un concurrent des Nations unies.
Comment vous voyez cette nouvelle idée du président américain de créer un « Conseil de paix » ?
La création de ce « Conseil de paix » par le président Donald Trump s'inscrit en droite ligne de la stratégie qu'il mène depuis plusieurs mois. À son arrivée à la Maison-Blanche, il a cherché à s'affranchir des règles du droit international et à remettre en cause le multilatéralisme, en particulier l'Onu qui, avec sa charte, est l'outil pour maintenir la paix et la sécurité internationale.
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La mise en place de cet organe apparaît comme une démarche parallèle, qui sort du cadre onusien pour pouvoir permettre à Donald Trump d'agir de manière unilatérale sur les grandes questions qui agitent la scène internationale. Par ailleurs, ce « Conseil de paix » a été annoncé dans le cadre de la résolution du conflit opposant Israël et les Palestiniens autour de Gaza. Mais, quand nous lisons sa dernière version, nous nous rendons compte que Gaza y est pratiquement absent aujourd'hui. Le « Conseil de paix » s'est attribué la prérogative de pouvoir ramener la paix dans le monde, partout où il y a crise.
Ce n'est plus un organe lié à la question de Gaza, aux tensions entre les États-Unis et les Palestiniens, mais a l'apanage d'agir partout dans le monde pour pouvoir ramener la paix et être un instrument international qui, disons-le de manière très claire, est en train de concurrencer les Nations unies dans ses prérogatives telles que définies par sa charte, notamment l'article 103 qui dispose qu'elle est l'institution unique chargée de maintenir la paix et la sécurité au niveau international.
Nous voyons des réticences européennes, surtout françaises, par rapport à ce Conseil. Ne sentez-vous pas des divergences dans la relation transatlantique entre les États-Unis et l'Europe ?
Certains pays comme la France et l'Espagne estiment que sortir du cadre multilatéral et onusien constitue une aventure ou bien un risque qu'ils ne veulent pas prendre. Créer une organisation qui poursuit les mêmes objectifs que les Nations unies en matière de paix et de sécurité internationale revient à remettre en cause le primat de l'institution onusienne en la matière telle que définie par sa charte. C'est véritablement la situation à laquelle Trump expose [le monde] avec ce « Conseil de paix » comptant des pays qui ont en même temps un pied à l'Onu.
C'est un équilibre très difficile et ceci pose un problème de cohérence diplomatique. Un pays qui veut être cohérent diplomatiquement ne peut pas prendre ce risque au prix d'être accusé d'être un fossoyeur du système international tel qu'incarné par les Nations unies qui promeuvent le multilatéralisme sur le plan international. Cette résistance de la France et d'autres pays européens montre qu'ils ne sont pas d'accord sur la stratégie annoncée par Donald Trump et qui consiste, d'une part, à créer le « Conseil de paix » et, de l'autre, écarter l'Onu. En effet, dans ce Conseil, les Nations unies sont écartées.
Ceci constitue un précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Dans la résolution des grands conflits qui agitent le monde depuis 1945, les Nations unies sont impliquées peu et prou dans leur résolution. Avec l'Ukraine, l'Otan, le Groenland, les désaccords se multiplient entre les partenaires transatlantiques que sont les États-Unis et l'Europe. Comment voyez-vous cette relation à l'avenir ?
Il est évident que l'Europe occidentale et les États-Unis n'ont pas la même lecture sur ces crises, en particulier celle de l'Ukraine. Pareil pour le Moyen-Orient. Trump a agi de manière cavalière par rapport à ces conflits. Il veut véritablement apparaître comme quelqu'un qui impose sa vision des relations internationales et qui défend les intérêts exclusifs des États-Unis.
À l'évidence, l'Europe estime que sur ces questions, surtout sur celle ukrainienne, la posture américaine, qui consiste à ménager les Russes et à incarner une sortie de crise en mettant en exergue la question des matières premières et que l'Ukraine doit faire des concessions territoriales à la Russie, n'est pas la meilleure et elle n'est pas d'accord. Le fait aussi que les États-Unis aient des prétentions annexionnistes sur le Groenland qui appartient à un pays membre de l'Otan, le Danemark, montre qu'ils ne sont plus dans une perspective d'alliance stratégique avec l'Europe. Les Européens se sentent ainsi lâchés, affaiblis et essaient, aujourd'hui, d'avoir une autonomie stratégique.
Mais, cette dernière se construit dans la durée. En matière de défense, l'Europe est très faible parce que pendant plusieurs décennies, elle comptait sur le parapluie américain, en particulier l'Otan. Aujourd'hui, la stratégie de Trump consiste à dire aux Européens : « Prenez soin de votre défense et nous interviendrons ad minimum en cas de crise parce que nous estimons que vous avez longtemps profité de l'Otan ».
L'Europe est, aujourd'hui, dos du mur et doit essayer d'avoir une autonomie stratégique sur le plan militaire ; ce qui va prendre des années. Or, la crise en Ukraine et ailleurs dans le monde montre que l'Europe n'est pas une puissance militaire. L'Europe est très affaiblie en cas de crise majeure et cela constitue véritablement un tournant dans les relations transatlantiques. Donc, la solidarité et l'alliance stratégique entre les États-Unis et l'Europe sont en train de se fissurer sous nos yeux, montrant qu'une nouvelle page est en train de se tourner dans les relations entre ces deux parties.