La nuit, courir vers les urgences devient pour beaucoup un ultime espoir pour sauver leur vie et de prolonger leur présence sur Terre. Lorsque Dakar s'abandonne au sommeil et que le calme s'installe dans des rues presque désertes, le service d'accueil des urgences de l'hôpital Fann demeure en alerte permanente. Les patients y arrivent sans relâche, parfois entre la vie et la mort. Dans ce décor de tension continue, médecins et infirmiers tiennent bon malgré le sous-effectif et l'épuisement accumulé au fil des longues gardes. Ils affrontent sans répit deux adversaires redoutables : la fatigue et le sommeil.
À l'hôpital Fann, chaque seconde compte.
22 h 12. Sur la grande avenue Cheikh Anta Diop, entre l'université qui porte le nom de cette figure emblématique du Sénégal et le Centre national de transfusion sanguine de Dakar se dresse l'hôpital Fann. En cette veille de fête, les routes sont presque désertes. Un vent frais et discret balaie l'avenue accentuant le calme inhabituel de la nuit. Quelques passants avancent d'un pas pressé vers l'hôpital, d'autres vers le campus social de l'université tandis que certains marchent sans but précis happés par le silence.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Juste à l'entrée, près de building administratif de l'hôpital, une petite ruelle mène devant les portes du service d'accueil des urgences. À l'intérieur de l'établissement, le pas pressé des infirmiers tranche avec la quiétude trompeuse des lieux. Elles vont et viennent, s'occupant des patients présents en cette soirée où l'affluence est inhabituellement faible. Dans la salle d'attente, le silence est lourd, presque oppressant. Il n'est rompu que par le bourdonnement continu de la climatisation et le froissement discret des vêtements. Les regards vides ou fuyants trahissent l'angoisse des accompagnants. Certains se tiennent debout face aux murs aux couleurs gris et blanc dont la peinture écaillée semble dater de Mathusalem. De vieilles annonces y sont encore accrochées, jaunies par le temps. D'autres, affaissés sur les fauteuils, se sont emmitouflés dans leurs manteaux pour lutter contre le froid artificiel qui s'infiltre jusque dans les os. L'attente s'éternise, et avec elle, l'impatience. Quelques patients consultent nerveusement leur montre, se lèvent, se rassoient, lancent des regards insistants vers le couloir menant au cabinet médical. Le besoin d'être pris en charge rapidement se lit dans chaque geste, dans chaque soupir.
L'arrivée qui glace les regards
L'attention des rares personnes présentes devant l'entrée est soudainement captée par les sons stridents et les lumières rouges et bleues des gyrophares d'une ambulance. Elle s'immobilise devant la porte des urgences. Une atmosphère lourde s'installe en cette nuit au temps maussade. Sur les visages de ces témoins de circonstance se lit l'inquiétude. Un brancardier et une infirmière se précipitent vers la porte arrière de l'ambulance. Ils sortent le malade, l'installent soigneusement sur le brancard et l'acheminent en toute vitesse vers le bâtiment pour une prise en charge rapide. Le patient s'appelle Serigne Ndiaye. Il a 42 ans. Son beau-père, Serigne Diop l'accompagne. Il explique qu'ils viennent de la SAMU où on leur a demandé de se rendre en urgence à Fann. « Serigne Ndiaye a un début d'AVC [accident vasculaire cérébral NDLR] », leur a annoncé un médecin de la SAMU. Il précise que son beau-fils souffre de problèmes d'hypertension. Vétu d'une blouse bleue, stéthoscope autour du cou, Docteur Saliou Gueye l'a examiné, lui a prescrit des médicaments ainsi que des analyses et un scanner à faire. Désormais, la famille attend patiemment les résultats. « Il y a eu plus de peur que de mal, la situation de Serigne Ndiaye s'est améliorée mais il reste sous observation », nous assure le Docteur.
L'espoir au bout du couloir
Dans les couloirs froids des services d'urgences, l'odeur de l'alcool médical se mêle aux bips réguliers des moniteurs installés dans les salles de réanimation et de soins intensifs. Ici, tout rappelle que l'on n'est dans un lieu pas comme les autres. Dans ces allées tristes aux lumières blafardes, nous rencontrons Alioune Niang qui musardait aux alentours. Il a tant bien que mal essayé de cacher sa peine mais cela se lisait facilement sur son visage. Il est venu de Diourbel pour accompagner sa soeur Fama Niang, 46 ans. Alioune explique que Fama a trois enfants. Elle souffre de crises d'épilepsie depuis la naissance de son fils aîné en 2000. « Les crises sont souvent sévères et durent entre deux et quatre minutes. À chaque fois, ça nous surprend. Elle s'absente pendant quelques minutes, mord sa langue et devient difficile à maîtriser », raconte-t-il. Fama suivait un traitement à l'hôpital régional de Diourbel mais aussi à Fatick où on lui administrait des calmants. Cependant, la crise du 24 décembre 2025 a été particulièrement violente.
Les médicaments ne faisaient plus effet. Sa famille a alors décidé de l'emmener en urgence à l'hôpital Fann de Dakar pour une meilleure prise en charge. Depuis, Fama est hospitalisée à Fann où elle est suivie de près par les médecins. Son frère se dit rassuré : « Vers 18 heures, elle nous a levé le pouce depuis son lit ; une manière de nous dire que tout va mieux et qu'il n'y a plus lieu de s'inquiéter ». Alioune Niang nous assure qu'il est «satisfait de la prise en charge efficace du corps hospitalier.
«Alors que chaque seconde comptait, on était confrontés à des embouteillages monstres»
Dans la salle d'attente inhabituellement peu bondée, Bamba Thiam est assis sur un fauteuil dans un un coin, vêtu d'un tee-shirt gris foncé. Parfois, il posait ses mains sur sa tête. Ces yeux rougis par la fatigue. Il accompagne son ami Mbacké Ndiaye, victime d'une montée importante de la tension artérielle et passé tout près d'un AVC. D'une voix tremblante, Bamba raconte qu'ils viennent eux aussi de la SAMU qui leur a demandé de se rendre d'urgence à l'hôpital Fann. Paniqué, il se trompe même, déclarant en bégayant que « sa tension est descendue jusqu'à 18 », une valeur qui traduit une hypertension artérielle sévère et non une hypotension. {Pour un adulte en bonne santé, une tension normale se situe entre 11 et 13. À 18, le risque d'accident vasculaire cérébral est très élevé et nécessite une prise en charge immédiate NDLR].
Bamba revient sur le calvaire vécu par son ami : « Hier, lundi 29 décembre 2025, Mbacké rentrait du travail vers minuit quand il a fait un malaise en pleine route. Des passants l'ont aidé et l'ont raccompagné chez lui. Comme il ne vit pas avec ses deux épouses, celles-ci ont passé la journée suivante à l'appeler sans succès. Inquiètes, l'une d'elles m'a contacté. J'ai essayé de l'appeler mais sans jamais le joindre. J'ai ensuite joint un de ses colocataires qui m'a dit qu'il avait voyagé. Je me suis rendu sur son lieu de travail, mais c'était fermé. Finalement, quelqu'un est allé vérifier à son domicile et l'a retrouvé seul, très malade. »
Il poursuit en balbutiant « J'ai pris un taxi, je suis allé le chercher et je l'ai emmené à la SAMU. Après la consultation, on nous a demandé d'aller en urgence à l'hôpital Fann. » Il affirme avoir été confronté à des « embouteillages monstres » avant d'arriver à Fann alors que chaque seconde comptait. Une fois sur place, il a été rapidement pris en charge. Le médecin a prescrit des médicaments, des analyses et une radiographie à faire dans les plus brefs délais. « Tout a été fait sur place et nous attendons toujours les résultats. »
Après les premiers soins, Mbacké apprend qu'il n'a finalement pas fait d'AVC, le scénario le plus redouté. Il patiente encore dans la salle d'attente, souffrant de légers vertiges et d'une migraine persistante dans l'attente des résultats définitifs annoncés dans une trentaine de minutes. Bamba confie qu'il est « satisfait de la prise en charge efficace du personnel médical de l'hôpital ». Mais reconnaît toutefois que se soigner au Sénégal devient de plus en plus un « luxe » car trop cher.
Un médecin, des dizaines de vies à sauver
La nuit aux urgences de l'hôpital Fann est un combat permanent. Entre fatigue accumulée, stress intense et vigilance de tous les instants, médecins et infirmiers se battent pour sauver des vies dans des conditions souvent extrêmes.
Vêtu d'une blouse bleu foncé aux reflets verdâtres, le docteur Saliou Gueye, de garde en cette soirée laisse transparaître l'épuisement. Derrière ses lunettes correctrices, ses yeux rougis trahissent de longues heures de veille. Un visage marqué à l'image de la pression constante qui pèse sur les équipes soignantes. Il est le seul médecin en poste ce soir. Le praticien tire la sonnette d'alarme sur le manque criant d'effectifs. « Il arrive qu'un seul médecin prenne en charge une dizaine de patients durant toute la nuit », confie-t-il. Une surcharge de travail qui augmente les risques d'erreurs médicales et met à rude épreuve la qualité des soins.
Malgré tout, le service ne s'interrompt jamais. Portés par le sens du devoir et l'urgence de chaque situation, les soignants continuent d'assurer la prise en charge des patients, souvent au prix de leur propre épuisement.