Le Time-of-Use Tariff, ou tarification selon les heures de consommation, marque un tournant dans la gestion de l'électricité et la transition énergétique du pays. Le principe est simple : l'électricité coûtera plus cher durant les heures de forte demande, notamment entre 18 et 21 heures et moins cher en dehors de cette période.
Selon le ministre de l'Énergie, Patrick Assirvaden, ce nouveau mécanisme est, dans un premier temps, déployé sur une plateforme ciblant les grands consommateurs commerciaux, tels que les centres commerciaux, les hôtels, les banques, les hypermarchés ou encore les compagnies d'assurance. «Cela concerne plus d'une centaine d'entreprises», explique-t-il.
À travers ce dispositif, le gouvernement souhaite encourager les grandes entreprises à investir dans l'énergie solaire, le stockage par batteries et une gestion plus efficace de leur consommation électrique.
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Le ministre se veut clair : «Nous voulons que les entreprises qui ont déjà des panneaux photovoltaïques, ou celles qui envisagent d'en installer dans le cadre du Carbon Neutral Renewable Energy Scheme, investissent également dans des batteries.» À l'avenir, tous les projets solaires devront intégrer une solution de stockage. «Nous avons une abondance d'électricité durant la journée. Les batteries sont essentielles pour répondre à la forte demande entre 18 et 21 heures et soulager le réseau», insiste Patrick Assirvaden.
«Smart meters»
La mise en oeuvre du Time-of-Use Tariff repose en grande partie sur l'installation de compteurs intelligents (smart meters). Le déploiement débute avec le secteur commercial et s'étendra progressivement à d'autres secteurs, tous n'étant pas encore équipés de ces dispositifs.
Les smart meters permettent de mesurer avec précision, à la minute près, la quantité d'électricité consommée ou injectée dans le réseau. Un mécanisme existait déjà, où l'électricité produite était revendue au tarif de Rs 1.86 par unité. Désormais, dans le cadre du Time-of-Use Tariff et du scheme, les entreprises auront la possibilité de revendre leur surplus à un tarif plus avantageux, pouvant atteindre Rs 4.20 par unité.
Concrètement, une entreprise pourra stocker l'électricité produite durant la journée dans ses batteries, puis l'utiliser ou la réinjecter sur le réseau durant les heures de pointe. «Si une entreprise consomme 200 unités pendant la journée, elle peut les compenser grâce à l'électricité stockée et revendre au CEB l'électricité qu'elle a produit», précise le ministre. L'objectif affiché est de favoriser une plus grande autonomie énergétique des entreprises.
Dans le secteur hôtelier, par exemple, certaines activités énergivores peuvent être réorganisées. «Un hôtel qui fait fonctionner sa blanchisserie entre 18 h et 21 h paiera plus cher. Mais il peut programmer ces opérations après 21 h, lorsque le tarif est réduit, ou utiliser l'énergie stockée dans ses batteries», explique Patrick Assirvaden.
Pour le ministre, les avantages sont multiples. «Les entreprises y gagneront financièrement, tout en investissant dans le solaire et les batteries. Cela soulagera le CEB et permettra au pays d'aller vers une énergie plus verte.»
Dans le secteur bancaire, cette réforme est accueillie avec un intérêt prudent. Deepika Sulabah, employée de banque dans le centre de l'île, explique que le dispositif est intéressant, mais qu'il nécessite une organisation rigoureuse.
«Dans une banque, la continuité du service reste prioritaire, même pendant les périodes où l'électricité coûte plus cher», souligne-t-elle. De son côté, Jeremy Bignoux, également employé de banque, précise que l'impact du tarif différencié devrait être limité dans les établissements.
«En règle générale, nos activités se terminent entre 15 h 30 à 16 heures, ce qui nous permet d'éviter naturellement la période de pointe du soir. Il arrive toutefois que certains départements fassent des heures supplémentaires, mais ces cas restent ponctuels et concernent une minorité d'employés. Ils devront simplement être mieux planifiés afin de limiter la consommation d'électricité durant les créneaux les plus coûteux», ajoute-t-il. Ainsi, pour les banques, le principal enjeu est de planifier intelligemment certaines opérations afin d'éviter les coûts élevés et de soutenir la transition énergétique.
Dans l'hôtellerie, la situation apparaît plus complexe. Les hôtels doivent fonctionner en continu. Selon Farhaan Adam un employé d'hôtel, «Entre 18 et 21 heures, les restaurants sont en plein service, les clients dînent, les cuisines tournent à plein régime et les espaces communs doivent rester éclairés. Il est presque impossible de réduire l'électricité sans nuire à l'expérience client.»
Pourtant, certains voient aussi des solutions créatives. Un autre employé suggère que «pendant le service du dîner, il est possible de réduire légèrement l'éclairage électrique et de privilégier des bougies, des lampes solaires décoratives ou un éclairage LED à basse consommation. Cela permet non seulement d'économiser de l'électricité durant les heures de pointe, mais aussi de créer une ambiance chaleureuse et romantique. De plus, les guirlandes LED, les luminaires solaires dans les jardins ou un éclairage tamisé dans certaines zones communes peuvent contribuer à alléger la charge sur le réseau tout en maintenant la qualité de l'expérience client.» Ce qui ramène à la mise en oeuvre du Carbon Neutral Renewable Energy Scheme pour encourager l'installation solaire et le stockage d'électricité.
Dans le secteur de la grande distribution, certaines pratiques suscitent toutefois des inquiétudes. Selon une employée d'un supermarché, certaines pratiques internes mettent en danger la sécurité alimentaire.
Elle dénonce notamment le fait que le personnel éteint les réfrigérateurs après les heures de travail pour réduire la consommation d'électricité et ne les rallume que le lendemain matin.
Si cette mesure peut sembler économiquement avantageuse, elle expose les consommateurs à un risque sanitaire réel. Les produits laitiers, les viandes, les poissons et autres denrées périssables peuvent se détériorer rapidement lorsque la chaîne du froid est interrompue, favorisant le développement de bactéries telles que la salmonelle ou la listeria. La consommation de ces aliments pourrait provoquer des intoxications alimentaires graves, mettant en jeu à la fois la santé du public et la responsabilité légale de l'établissement.
Secteur domestique
Le Time-of-Use Tariff est appelé à s'installer progressivement dans les habitudes des Mauriciens. Pour l'heure, il reste optionnel pendant une période de 12 mois, notamment en raison du coût des batteries. «Investir dans des batteries représente un coût et toutes les entreprises n'en ont pas forcément les moyens. C'est pourquoi le système est optionnel pour l'instant», souligne le ministre, tout en précisant qu'à terme, cette tarification deviendra difficilement évitable.
Cette évolution dépendra largement du déploiement des smart meters, car les anciens compteurs mécaniques ne permettent pas de déterminer l'heure exacte de la consommation. «Sans compteur intelligent, on ne peut pas appliquer le Time-of-Use. Mais graduellement, avec le changement de compteurs, le pays entrera dans cette nouvelle ère», affirme-t-il.
Le secteur domestique sera concerné en dernier lieu, une fois que l'ensemble des foyers sera équipé de compteurs intelligents. Les ménages pourront alors choisir le moment où ils utiliseront leurs appareils électroménagers, en déplaçant certaines activités vers des horaires moins coûteuses afin de payer moins cher leur électricité. Le ministre fait d'ailleurs le parallèle avec les véhicules électriques, dont la recharge est déjà encouragée après 21 h 30, lorsque la pression sur le réseau est moindre.
De son côté, Suttyhudeo Tengur, président de l'Association pour la Protection de l'Environnement et des Consommateurs (APEC), exprime des réserves quant à une éventuelle extension du Time-of-Use Tariff au secteur domestique, estimant que ce mécanisme ne tient pas pleinement compte de la réalité mauricienne.
«Beaucoup de personnes travaillent tard, non par choix mais par nécessité pour subvenir aux besoins de leur famille. Les activités domestiques doivent souvent être réalisées en soirée, sans pénaliser les enfants ni la vie familiale. Le fait que l'électricité coûte plus cher entre 18 h et 21 heures risque d'alourdir la charge financière des ménages», souligne-t-il. Selon lui, il faudra évaluer, dans la pratique, si ce système permet réellement de concilier maîtrise de la consommation énergétique, qualité de vie familiale et cohésion sociale.