Le Parti travailliste (PTr) a 90 ans. Un âge respectable. Presque un siècle de luttes, de sang ouvrier, de bulletins de vote arrachés, d'éducation gratuite, de pension universelle, d'indépendance conquise dans la douleur et la peur. Au Guy Rozemont Square, au pied d'un immeuble délabré, on déposera des gerbes. On citera Curé, Anquetil, Rozemont, Seeneevassen et SSR. On rappellera la longue marche des humbles vers la citoyenneté. On dira que Maurice ne serait pas Maurice sans le PTr.
Tout cela est vrai. Et pourtant, tout cela ne suffit plus.
Car, à 90 ans, une question s'impose, brutale, presque indécente : le PTr existet-il encore, ou a-t-il été remplacé par autre chose ? Par un système. Par une marque. Par un nom propre devenu doctrine. Le ramgoolamisme.
Le travaillisme est né d'un cri : conditions de travail indignes, salaires impayés, corps exploités, dignité niée. Il portait une idée simple et révolutionnaire : organiser les faibles pour affronter les puissants. Il a structuré une société, accompagné une mobilité sociale sans précédent, ouvert l'école, élargi le suffrage, construit l'État social. Longtemps, il fut le parti du mouvement.
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Mais l'histoire est cruelle avec ceux qui s'installent. À force d'être au pouvoir, le PTr a cessé de regarder la société pour se regarder lui-même. Et peu à peu, le parti s'est confondu avec une lignée, une mémoire familiale, une légitimité héréditaire, à l'image du MSM, voire du MMM en fonction de ce qui semble se passer. Là où le travaillisme parlait de classes, le ramgoolamisme parle de loyautés. Là où le parti construisait des institutions, le système gère des équilibres. Là où l'idéologie était un moteur, la survie politique est devenue la boussole.
En 2026, le PTr n'est plus un parti de masse. C'est un parti de sommets. Il n'organise plus la base, il arbitre des clientèles. Il ne forme plus des cadres, il recycle des fidèles. Il ne porte plus un projet social clair, il administre un héritage.
Et pourtant, paradoxe mauricien : le ramgoolamisme gagne encore. Il revient au pouvoir. Il inflige des 60-0. Il profite de l'effondrement moral et stratégique de ses adversaires. Il rassure une partie de l'électorat par sa familiarité, son nom, son ancrage symbolique. Dans une société anxieuse, le ramgoolamisme fonctionne comme une valeur refuge.
Mais gouverner n'est pas durer.
Et durer n'est pas transformer.
Or, la société mauricienne de 2026 n'est plus celle que le PTr a façonnée. Elle est plus instruite, plus fragmentée, plus impatiente. Elle ne se reconnaît plus dans les vieux récits héroïques ni dans les discours de filiation. Elle juge à l'aune des résultats, de la compétence, de l'exemplarité. Elle supporte de moins en moins l'écart entre les mots sociaux et les pratiques de pouvoir.
Le drame du PTr n'est pas d'avoir vieilli. Tous les partis vieillissent. Son drame est d'avoir figé son imaginaire.
Il continue de parler au nom des classes populaires sans les organiser réellement. Il invoque la justice sociale sans réformer ses propres privilèges. Il célèbre la méritocratie tout en tolérant le népotisme. Il se réclame de Rozemont tout en redoutant la contestation. Il honore SSR tout en oubliant sa rigueur morale et son sens de l'État.
À 90 ans, un parti a deux options : se muséifier ou se réinventer. Le ramgoolamisme, lui, choisit souvent la troisième voie : gérer le présent en retard sur l'avenir.
La question n'est donc pas de savoir si le PTr mérite d'être célébré. Il le mérite. La vraie question est plus dérangeante : mérite-t-il encore d'être cru ?
Car l'histoire ne se transmet pas comme un héritage notarié. Elle se justifie chaque jour. Et si le PTr veut survivre à ses 90 ans, il devra répondre à une exigence simple, mais impitoyable : redevenir un parti avant d'être un nom.
Sinon, il restera ce que l'histoire est toujours prête à transformer : un glorieux passé incapable de gouverner l'avenir.