Maurice est une nation insulaire intimement façonnée par l'océan. Celui-ci structure son territoire, nourrit son économie, irrigue son imaginaire collectif et conditionne sa résilience face aux bouleversements climatiques, sociaux et géopolitiques contemporains.
Pourtant, alors même que l'océan constitue l'un des piliers les plus stratégiques de son avenir, sa gouvernance demeure fragmentée, souvent réactive et insuffisamment alignée avec les connaissances scientifiques, les réalités de terrain et les principes fondamentaux de justice sociale et environnementale.
C'est dans ce contexte précis, et à un moment charnière pour la trajectoire écologique du pays, que #Savetheblu a convoqué, le 30 janvier 2026 au Veranda Resort de Tamarin, un think tank national d'une ampleur et d'une portée inédites, réunissant institutions publiques, experts, communautés côtières, société civile, partenaires internationaux et acteurs économiques autour d'un objectif commun : poser les bases d'une gouvernance océanique éthique, scientifique et inclusive pour Maurice.
White Paper ambitieux
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Cette rencontre a été marquée par la présentation officielle du White Paper - Protecting Mauritius' Ocean - un document vivant, ouvert aux contributions publiques et expertes -, avant sa soumission formelle au Président de la République. Le choix du format n'est pas anodin. Historiquement, le White Paper n'est ni un rapport de dénonciation ni un exercice de communication politique.
C'est un instrument de clarification, de structuration du débat public et de préparation de l'action collective. Ainsi, le document présenté par #Savetheblu ne cherche pas à désigner des coupables ou à opposer des secteurs, mais à créer de l'alignement là où persistent des silos, à construire des ponts là où dominent la défiance et l'incompréhension, et à replacer l'océan au coeur d'une responsabilité partagée.
Le think tank a rassemblé une diversité d'acteurs rarement réunis dans un même espace de dialogue. Étaient notamment présents Sydney Pierre , Junior minister du Tourisme, Reza Uteem, ministre du Travail et des Relations industrielles, des représentants du ministère des Affaires étrangères, du State Law Office, de la Beach Authority, de la National Coast Guard, d'Albion Fisheries et du ministère de l'Environnement, ainsi que des missions diplomatiques étrangères, dont les ambassades de France et de la Fédération de Russie.
À leurs côtés se trouvaient des universitaires, chercheurs, ONG, représentants du secteur privé, artistes, plaisanciers, skippers, pêcheurs artisanaux et membres des communautés côtières. Cette diversité n'était pas décorative. Elle traduisait une conviction fondamentale : l'océan ne peut être gouverné depuis un seul ministère, ni protégé par des réglementations isolées, ni compris uniquement à travers le prisme économique ou environnemental. Il exige une approche systémique, intersectorielle et humaine.
Aligner les forces
Les échanges ont permis de poser un constat partagé, souvent évité dans les discours officiels : Maurice dispose de cadres réglementaires relativement avancés en matière de protection marine, mais leur mise en oeuvre reste fragilisée par des capacités d'application limitées, une coordination institutionnelle insuffisante et une distance persistante entre les décideurs et les usagers de la mer.
Les données scientifiques existent, parfois depuis des décennies, mais elles demeurent dispersées, peu accessibles et insuffisamment intégrées dans les politiques publiques. Les communautés côtières, quant à elles, sont fréquemment perçues comme des acteurs à contrôler plutôt qu'à associer, alors même qu'elles constituent les premières sentinelles de l'état de l'océan.Wayne Longflet et Jude Sungeelee, de l'association La Pointe Tamarin, ont dessiné des cachalots «en live» lors de l'évènement.
Le White Paper identifie plusieurs axes prioritaires où l'alignement est devenu urgent. Parmi eux figurent en premier lieu la gouvernance et l'application effective des règles encadrant l'observation des cétacés. Si l'observation des baleines et des dauphins représente un atout touristique majeur pour Maurice, son développement non maîtrisé comporte des risques significatifs pour le bien-être des animaux, la sécurité des personnes et la réputation internationale du pays.
Le document insiste sur la nécessité de dépasser une approche purement réglementaire pour adopter une vision fondée sur l'éthique, la science et la responsabilité collective, intégrant formation, contrôle, sanctions proportionnées et sensibilisation du public, notamment face à l'impact amplificateur des réseaux sociaux.
Le White Paper plaide également pour la création et la cogestion d'aires marines protégées fonctionnelles, pensées non comme des espaces d'exclusion mais comme des territoires de coopération entre l'État, les scientifiques et les communautés locales.
Dans cette logique s'inscrit la proposition de développement d'un corridor de migration bleue, connecté au projet d'aire marine protégée Sir Seewoosagur Ramgoolam, afin d'assurer une protection cohérente des routes migratoires des grands mammifères marins au-delà des frontières administratives classiques.
L'éducation apparaît comme un levier structurant de cette transformation. Sous la coordination académique de Shakeel Atchia, Senior Lecturer au Mauritius Institute of Education, des propositions concrètes ont été formulées pour intégrer les sciences marines et environnementales dans les programmes scolaires dès le primaire, en cohérence avec les standards de Cambridge tout en étant ancrées dans les réalités mauriciennes.
L'objectif dépasse la simple sensibilisation. Il s'agit de faire de Maurice un véritable laboratoire vivant, où les élèves apprennent à partir de leur environnement immédiat, développent une culture scientifique critique et se projettent vers des carrières durables en conservation marine, océanographie, énergies renouvelables, aquaculture, écotourisme ou droit maritime.
Les femmes et la mer
Un point majeur, longtemps marginalisé dans les politiques maritimes, a également été abordé : les discriminations structurelles envers les femmes dans le secteur marin et maritime. À Maurice, comme dans de nombreux États insulaires, les femmes demeurent largement sous-représentées dans les métiers de la mer, la recherche de terrain, les instances de gouvernance côtière et les mécanismes de financement de l'économie bleue.
Cette exclusion relève d'un empilement de barrières institutionnelles, sociales et économiques. Le White Paper appelle à une correction explicite de ces déséquilibres, en intégrant les femmes dans la gouvernance des aires marines protégées, en développant des filières de formation ciblées, en garantissant un accès équitable aux emplois scientifiques et techniques, et en reconnaissant pleinement leur rôle dans la résilience des communautés côtières. Aucune transition écologique ne peut être crédible si elle reproduit des inégalités systémiques.
Direction la State House
Les fondements scientifiques du White Paper reposent sur plus de quinze années d'expertise et de recherche de terrain, notamment à travers des collaborations avec Longitude 181 et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Cette connaissance, déjà éprouvée dans d'autres contextes internationaux, sera mise librement à disposition de l'État et du public, dans une logique de transparence, de confiance et de décision éclairée.
#Savetheblu a rappelé avec force que le tourisme marin éthique n'est pas un frein au développement économique, mais une condition de sa durabilité. À l'inverse, l'absence d'encadrement constitue un risque écologique, social et réputationnel majeur.
Au-delà de la conservation, les discussions ont mis en lumière le potentiel bioéconomique des politiques marines bien conçues. Les aires marines protégées et les corridors biologiques peuvent devenir de véritables moteurs de développement local, générant des emplois durables, renforçant la recherche scientifique, structurant un tourisme responsable et assurant des mécanismes de financement pérennes, en particulier au bénéfice des jeunes et des femmes des zones côtières, encore trop souvent marginalisés.
À l'issue de ce think tank, une étape s'impose désormais avec clarté : consolider les contributions recueillies et soumettre formellement le White Paper à la State House, afin d'élever la protection de l'océan au rang de priorité nationale transversale, au-delà des secteurs, des cycles politiques et des mandats institutionnels.
Maurice se trouve aujourd'hui face à un choix fondamental. Soit continuer à gérer l'océan de manière fragmentée et réactive, soit assumer un leadership régional en matière de gouvernance océanique éthique, scientifique et inclusive.