À l'heure où les besoins de financement des économies s'intensifient, la finance islamique apparaît comme une alternative crédible dans l'espace UEMOA. La 1ère édition de la Rencontre Africaine de la Finance Islamique (RAFI) qui s'est tenue le 31 janvier 2026 à Dakar, a défriché les limites actuelles du marché des sukuks corporate et exploré des pistes innovantes.
La finance islamique au Sénégal s'est structurée ces dernières années autour d'acteurs bancaires, d'opérateurs de marché et d'un cadre académique en expansion. Elle a mobilisé des solutions de financement conformes aux principes islamiques pour répondre aux besoins d'infrastructures et de diversification des sources de financement. « Aujourd'hui, le développement des sukuks représente une opportunité stratégique pour renforcer l'intégration financière régionale et offrir aux investisseurs des instruments compatibles avec leurs principes éthiques et règlementaires ».
C'est ainsi que Ballé Preira, Conseiller Technique à la Direction générale du Secteur financier, a introduit le sujet qui a réuni, le 31 janvier dernier à Dakar, représentants d'institutions financières, professionnels du marché financier et experts de la finance islamique, pour la 1ère édition de la Rencontre Africaine de la Finance Islamique (RAFI). Un événement pionnier à l'initiative des Alumni du Département de Finance Islamique de Financia Business School Paris, qui a pour ambition de réunir chaque année les acteurs de la Finance Islamique dans différentes capitales Africaines, autour de sujets stratégiques.
L'évènement arrive à un moment singulier, le Bénin vient d'émettre, le 22 janvier 2026, un Sukuk international inaugural de maturité 7 ans, d'un montant nominal de 500 millions de Dollars US. « Pour la première fois en Afrique, un État membre émet un sukuk de cette envergure ; c'est un moment historique pour notre région », déclare Anouar Assoune, Managing Director de GCR Rating, modérateur du panel. Pour lui, « L'événement arrive à point nommé pour discuter du développement du marché des sukuks souverains et corporate dans l'espace UEMOA ».
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L'essoufflement du souverain
Pour cette première édition, les conférenciers ont mis le focus sur le marché des sukuks qui reste largement dominé par les émissions souveraines, selon le constat général. Le colloque a mis en évidence un paradoxe : l'UEMOA dispose d'un cadre réglementaire et d'un potentiel de marché, mais le segment corporate reste inexploité faute d'émetteurs structurés et d'écosystème financier mature.
Cependant, même les émissions de sukuks souverains ont tendance à s'essouffler. Depuis 2014, seulement 8 émissions de sukuks ont été réalisées, le dernier en date étant celui du Benin, il y a seulement deux semaines.
Ainsi que l'a rappelé Mme Oulimata Ndiaye Diassé, Directeur de UMOA-Titres, une institution qui accompagne les États membres dans leur financement sur le marché régional et contribue au développement du marché des capitaux dans la zone, « Entre 2016 et 2018, plusieurs États de l'UEMOA, dont le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Togo et le Burkina Faso, ont eu recours à cet instrument pour diversifier leurs sources de financement ». Mais, a-t-elle souligné, « Cet élan s'est progressivement ralenti. Les États privilégient aujourd'hui des instruments jugés plus simples et moins coûteux à structurer. »
Bien que conformes aux principes de la finance islamique, les sukuks sont perçus comme plus complexes et plus onéreux que les obligations classiques.
Cependant, Mme Ndiaye Diassé a surtout pointé l'importance de l'éducation financière, « encore insuffisante », selon elle. « Une meilleure compréhension des instruments islamiques permettrait de lever certaines réticences et d'élargir la base des investisseurs, notamment auprès des populations sensibles aux principes de la finance islamique », souligne-telle.
Un marché secondaire peu liquide
Si les sukuks souverains ont ouvert le marché, les sukuks corporate (entreprises) restent en revanche inexistants dans la sous-région.
Avec plus de 35 ans d'expérience dans la finance islamique, notamment à la Banque Islamique du Sénégal où il a occupé plusieurs fonctions de direction, Boubacar Correa sait de quoi il parle lorsqu'il déclare : « Ce n'est pas un problème de demande, mais surtout un problème d'émetteurs crédibles et solides ».
Les émissions corporate apparaissent plus exigeantes en termes de structuration, de transparence et de crédibilité. Les investisseurs attendent des rendements, de la liquidité et une forte qualité de crédit. Ils impliquent un adossement à des actifs générateurs de flux, comme des infrastructures, des centrales électriques, des autoroutes, etc. « Cela nécessite une structuration rigoureuse, des audits, des commissaires aux comptes et une gouvernance robuste », rappelle M. Correa. Des exigences qui constituent un obstacle pour de nombreuses entreprises locales.
Cette question de la liquidité est d'autant plus prégnante que les investisseurs la posent systématiquement. Dans la zone, le marché secondaire reste peu développé du fait que les investisseurs adoptent majoritairement une stratégie de conservation des titres jusqu'à maturité « buy and hold », limitant ainsi les échanges sur le marché secondaire. Les titres sont peu échangés, ce qui limite la rotation et la formation des prix. Cette faible rotation des titres complique la valorisation des sukuks et réduit leur attractivité pour certains investisseurs institutionnels, malgré une demande réelle pour des instruments conformes à la finance islamique.
Il existe également des réticences liées à la valorisation des instruments et certains acteurs craignent de vendre à perte ou de mal évaluer les flux futurs.
Des émetteurs potentiels
Plusieurs secteurs ont toutefois été identifiés comme pouvant, à terme, porter des émissions de sukuks corporate : dans le secteur énergie (électricité, hydrocarbures), infrastructures routières, eau et assainissement, télécommunications ou encore agro-industrie. Des entreprises publiques ou parapubliques disposant d'actifs et de flux récurrents pourraient jouer un rôle moteur dans ce développement, estime M. Correa.
Parmi les émetteurs crédibles potentiels figurent le secteur énergie (Petrosen, Senelec, projets gaziers) ; les Infrastructures (AGEROUTE, secteur minier) ; Eau et assainissement (SONES, SDE) ; Télécommunications (Opérateurs) ; Agro-industrie (SONACOS).
Une émission de sukuk adossée à des contrats d'exportation agricole pourrait, selon M. Correa, « mobiliser massivement l'épargne locale ».
Le noeud de la neutralité fiscale
Les échanges ont également porté sur la question de la fiscalité applicable aux sukuks dans l'espace UEMOA. Une fiscalité encore peu adaptée pour les investisseurs potentiels qui considère que cela constitue l'un des principaux freins au développement des sukuks dans l'espace UEMOA. Mais comme l'a souligné Badara Niang, Managing Partner Deloitte Sénégal, cette question est relative à la spécificité de la finance islamique par rapport à la fiscalité traditionnelle. Selon lui, le Code des investissements et les dispositifs fiscaux existants ne tiennent pas toujours compte des mécanismes propres aux sukuks, tels que l'absence d'intérêt et la structuration via véhicules spécifiques.
Les schémas de structuration propres aux sukuks (impliquant des cessions d'actifs, des véhicules dédiés et des flux spécifiques) peuvent générer des coûts fiscaux additionnels par rapport aux obligations classiques. Cette absence de neutralité fiscale renchérit le coût des émissions et réduit l'attractivité des sukuks, en particulier pour les émetteurs corporate.
Au niveau international comme au Maroc, par exemple, les choses sont entrain de bouger et l'objectif c'est de faire en sorte que les différentes transactions soient neutralisées, de façon à ce qu'à la fin de la journée, on s'arrête à la finalité économique de l'opération qui est de financer un bien ou une activité.
Dans l'espace UEMOA, la structuration des sukuks implique souvent des transferts d'actifs, des cessions temporaires ou des montages juridiques spécifiques, susceptibles d'entraîner une double imposition (droits d'enregistrement, TVA ou fiscalité sur les flux). Cette situation augmente le coût global des émissions et constitue un frein tant pour les États que pour les émetteurs privés.
Le règlement 2022 a certes donné un cadre harmonisé à la finance islamique, « mais malheureusement, au plan fiscal, il reste extrêmement souverainiste et chaque pays a ses exigences propres. D'où la difficulté d'avoir un cadre fiscal harmonisé et uniforme qui serait le véritable gage du développement du marché de la finance islamique », estime Badara Niang.
Les échanges ont en tout cas fait ressortir la nécessité d'un alignement fiscal entre sukuks et obligations conventionnelles, afin de garantir une neutralité et de renforcer l'attractivité des instruments de finance islamique, en particulier pour le segment corporate.
Cap sur l'innovation
Pour sortir des sentiers battus, les idées ne manquent pas, comme la création d'une caisse d'émissions sous-régionale capable de gérer des obligations standard, structurées et islamiques au niveau de l'UEMOA, ainsi que l'a suggéré Anouar Assane. Une idée « plus qu'intéressante et qui s'impose à nous dans le cadre d'un développement harmonieux du marché des capitaux en Afrique de l'Ouest », selon Mme Oulimata Diassé.
Cela permettrait d'augmenter la taille des levées de fonds et « nous rapprocherait des exigences de référence et par ricochet des instruments plus liquides sur le marché souverain », poursuit-elle.
De même que la mutualisation permettrait également de réduire les coûts de structuration, de placement, entre autres, dans une dynamique de diversification des sources de financement.
Cependant, dans l'UEMOA, « Cette question reste tributaire d'un environnement favorable en matière de gouvernance et de répartition des responsabilités, dans un contexte de divergences dans les fondamentaux économiques, de cadre fiscal, la gestion du risque de crédit, bref, tout cela nécessite un critère de solidarité implicite », selon Mme Diassé qui souligne au demeurant que « Cela dépend surtout d'une réelle volonté politique ».
Dans la même veine et pour passer à une étape d'innovation, pourquoi pas des émissions obligataires à travers une blockchain (Tokenisation), permettant de représenter les sukuks sous forme de jetons numériques... Une approche susceptible de faciliter l'accès des petits investisseurs, accroître la transparence des flux et améliorer la liquidité sur le marché secondaire, selon Anouar Assane.
Bien qu'encore expérimentale dans la zone UEMOA, la tokenisation qui permet de fractionner les obligations islamiques pour les rendre accessibles aux investisseurs particuliers, pourrait constituer un levier stratégique pour développer les sukuks corporate et élargir la base des investisseurs tout en respectant les principes de la finance islamique.
Comme l'a annoncé Ballé Preira en introduisant ce colloque qui a mis en lumière un marché des sukuks encore en phase de structuration dans l'UEMOA, la présence d'éminents spécialistes a conféré au panel un caractère institutionnel fort et témoigne de la volonté collective d'avancer vers des solutions concrètes pour l'émission et la liquidité des sukuks dont le développement reste conditionné à l'émergence d'émetteurs solides, à une meilleure liquidité du marché et à un renforcement de l'écosystème financier.