Cote d'Ivoire: Carrefour Zone industrielle de Yopougon - Entre embouteillages et cafouillages, les vendeurs à la sauvette se frottent les mains

2 Février 2026

Dans les longs bouchons causés par les gbaka, les wôrô-wôrô et les camions, le feu tricolore devient une opportunité de survie. À chaque arrêt, des vendeurs à la sauvette s'élancent, transformant le carrefour en un marché à ciel ouvert.

Au carrefour de la zone industrielle de Yopougon, la journée commence souvent bien avant que le soleil ne s'impose. Dès six heures, la circulation s'épaissit, les klaxons se font entendre et la chaussée se transforme en un vaste entonnoir. Gbaka bondés, wôrô-wôrô pressés de faire le plein de passagers, camions sortant en file indienne des entrepôts industriels, etc.

Il est 18 heures et 30 minutes ce 28 janvier. À cette heure de pointe, le carrefour sature. Les minicars de transport en commun s'arrêtent en pleine voie pour charger ou déposer des passagers, les taxis communaux zigzaguent pour grappiller quelques mètres, tandis que les poids lourds, imposants et lents, peinent à s'insérer dans le flot. Le feu tricolore, très souvent grillé, devient alors un simple dispositif de signalisation routière.

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Quand il passe au rouge, les vendeurs surgissent presque instantanément avec en leur possession des plateaux de chips de banane plantain, des sachets d'eau, des cartes de recharge téléphonique, des pare-soleils et des lingettes nettoyantes pour pare-brise. Ils profitent de l'arrêt prolongé des véhicules, accentué par les embouteillages, pour proposer leurs marchandises. En quelques secondes, chacun se positionne, interpelle, négocie. Puis, au vert, ils se replient sur le terre-plein central, dans un nuage de poussière et de gaz d'échappement.

Aïcha, 19 ans, vend des sachets d'arachides grillées. Petite silhouette, regard attentif, elle connaît par cœur le rythme du carrefour et ses pièges. « Ici, quand un gbaka bloque la voie, tu peux faire beaucoup de ventes. Mais c'est aussi là que c'est le plus dangereux », confie-t-elle.

Arrivée d'un village du Nord du pays, elle rêvait de travailler dans un atelier de couture. Faute d'opportunités, elle a rejoint une cousine déjà installée sur ce carrefour stratégique. « Je gagne entre 2 000 et 3 000 Fcfa par jour quand ça marche bien. Cela paie la chambre et un peu de nourriture ».

Une cicatrice sur son avant-bras

Un peu plus loin, Moussa, la trentaine, vend des chargeurs de portable et des écouteurs. Ancien apprenti mécanicien, il a quitté le garage après plusieurs mois sans salaire régulier. « Ici, avec les embouteillages, les clients ont le temps de regarder, de discuter », explique-t-il. Cependant, le risque est permanent. Il montre une cicatrice sur son avant-bras, souvenir d'un accrochage avec une moto qui tentait de contourner un camion à l'arrêt. « Entre les gros camions et les taxis pressés, tu dois avoir des yeux partout », dit-il en souriant.

Autour d'eux, le ballet est incessant. Les vendeurs se croisent, se saluent, se disputent parfois un espace jugé plus rentable, notamment près des gbaka immobilisés. Certains se connaissent depuis des années. D'autres ne font que passer, le temps de réunir une petite somme avant de tenter autre chose. Le carrefour est un point de passage, rarement une destination.

Dans les voitures, les réactions sont partagées. Pour certains automobilistes, ces vendeurs font désormais partie du paysage urbain, indissociables des embouteillages quotidiens. Pour d'autres, ils incarnent une gêne supplémentaire dans une circulation déjà difficile.

Au volant de sa berline, Maxime Kobenan, cadre dans une entreprise de logistique, traverse ce carrefour tous les matins. « Entre les camions qui sortent des usines et les gbaka qui s'arrêtent n'importe où, ça devient infernal », soupire-t-il. Il achète parfois de l'eau ou des mouchoirs, mais s'inquiète des risques. « Il suffit qu'un chauffeur démarre brusquement, et le drame peut arriver », déclare-t-il.

À l'inverse, Rodrigue Mahan, conducteur de taxi communal, voit les vendeurs comme la conséquence de cette triste réalité. « Quand on est bloqué ici pendant dix minutes, c'est normal qu'ils viennent vendre. Et puis eux aussi subissent les embouteillages comme nous », dit-il, tout en tendant un billet à un adolescent qui lui remet une recharge téléphonique.

Les habitants du quartier vivent eux aussi au rythme du carrefour. À quelques mètres de la route, dans une cour commune, Madame Koffi observe la scène depuis son étal de condiments. « Les camions font trembler les maisons, les gbaka klaxonnent, et les vendeurs courent partout », raconte-t-elle. Certains viennent se reposer à l'ombre de son manguier entre deux feux. « Ce sont des enfants du quartier pour la plupart. »

Pour les riverains, le carrefour est à la fois une source d'activité et une source de tension. Les embouteillages rallongent les trajets, la poussière s'infiltre partout, et les opérations de déguerpissement créent régulièrement des scènes de panique.

Un effet temporaire

« Quand la police arrive, tout le monde fuit, surtout quand il y a des camions. C'est la confusion totale », explique Madame Koffi.

Ces opérations, présentées comme une lutte contre l'occupation anarchique de la voie publique, n'ont qu'un effet temporaire. Quelques jours plus tard, les vendeurs reviennent. Le carrefour reste attractif, parce qu'il concentre l'essentiel : un trafic dense, des arrêts prolongés et une clientèle captive.

Pour certains spécialistes des questions urbaines, cette situation révèle surtout l'ampleur du secteur informel dans les grandes villes ivoiriennes. À Yopougon, commune la plus peuplée du pays, les carrefours deviennent des espaces économiques improvisés, où se croisent précarité, inventivité et solidarité. Moussa raconte qu'en cas de maladie ou d'accident, les vendeurs se cotisent. « Ici, on dépend tous des mêmes embouteillages », dit-il avec un sourire amer.

Tous rêvent pourtant de quitter la chaussée. Aïcha veut reprendre une formation en couture. Moussa espère rouvrir un atelier de mécanique. « Personne ne choisit de vivre entre les camions et les pare-chocs », répète-t-il.

En attendant, le feu passe au rouge. Les gbaka s'immobilisent, les camions grondent, et les vendeurs repartent. Ils slaloment entre les véhicules, tendent la main, sourient, insistent parfois. Quelques pièces, quelques billets, puis le feu repasse au vert.

Au carrefour de la zone industrielle de Yopougon, la vie se joue en accéléré. Entre embouteillages chroniques et survie quotidienne, les vendeurs à la sauvette poursuivent leur course.

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