Gabon: La communication publique dans les conseils municipaux et départementaux du Gabon, à l'ère de la Vème République - Défis et perspectives

2 Février 2026
interview

Après la période de transition, marquée par les différentes élections (référendaire, présidentielle, législative et locale), et la mise en oeuvre de plusieurs réformes, notamment l'adoption d'une nouvelle constitution qui a ouvert l'ère de la Vème République, les nouvelles autorités administratives et politiques sont désormais face aux réalités du management des administrations publiques dont la communication publique constitue un levier stratégiquement important pour la réussite de leurs missions, comme le rappel le Pr. Anaclet Ndong Ngoua "les innovations intervenues ces vingt dernières années dans le management des administrations montrent que la communication publique constitue désormais en enjeu stratégique".

Dans le même sens, Michel Pasquier rappelle que "la communication constitue aujourd'hui une fonction stratégique du management public, indispensable à la légitimation de l'action publique et à la relation de confiance entre l'administration et les citoyens.

De ce fait, si l'importance de la communication publique ne constitue plus un débat, il n'en demeure pas moins qu'on peut toutefois s'interroger sur les contours de sa pratique au Gabon, notamment dans les Conseils municipaux et départementaux, à l'ère de la Vème République.

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Après une approche définitionnelle, nous tenterons de relever quelques défis et perspectives de la communication publique dans les mairies et conseils départementaux du Gabon. Notre démarche consiste, d'une part, à alerter et interpeller les nouveaux responsables à la tête de ces administrations publiques sur la nécessité d'une attention particulière sur la communication de leurs administrations qui constitue un axe indispensable de la réussite de leurs missions.

D'autre part, nous militons pour la professionnalisation de ce secteur afin que la communication soit pratiquée par ceux et celles qui en ont les rudiments, l'expertise ou la compétence.

· La communication publique : de quoi s'agit-il ?

La littérature sur la communication publique est abondante et variée, reflétant ainsi l'intérêt soutenu qu'elle suscite. Les travaux, articles et publications existants mobilisent des cadres théoriques, méthodologiques et approches définitionnelles différentes, contribuant à une compréhension large du concept.

Dans le cadre de cette communication, nous convoquerons les travaux de Pierre Zémor qui définit la communication publique comme « Une communication formelle qui tend à l'échange et au partage d'informations d'utilité publique, ainsi qu'au maintien du lien social et dont la responsabilité incombe à des institutions publiques ou à des organisations investies de missions d'intérêt collectif ». Ce qui en fait un levier essentiel de transparence, de légitimation et de performance de l'action publique, précise t-il.

Plus près de nous, le Pr. Anaclet Ndong Ngoua explique qu'en pratique, « La communication publique fait référence aux informations traitées et diffusées par les ministères, leurs antennes provinciales et organismes déconcentrées, les collectivités locales ou territoriales, pour informer les administrés ou les citoyens des règles qui organisent la vie politique et administrative ».

Ainsi, il convient de s'accorder avec ces différentes approches en retenant que la communication publique renvoie à l'ensemble des actions de communication mises en oeuvre par les administrations publiques pour informer, expliquer et dialoguer avec les citoyens.

Sur cette base, elle vise principalement à diffuser des informations d'intérêt général, de rendre compte des décisions et des politiques publiques, de favoriser la participation citoyenne et de renforcer la transparence et la confiance des citoyens à l'endroit des autorités publiques.

Suivant cette approche, la communication publique est différente de la communication politique et la communication commerciale (publicité).

La communication politique est portée par des acteurs politiques (partis politiques et/ou leaders politiques) avec pour objectif de convaincre, séduire et persuader les citoyens électeurs à des fins électorales. Elle s'établit pour la conquête du pouvoir. La communication commerciale ou publicité quant à elle vise à transmettre des messages persuasifs à des publics cibles afin d'influencer leurs attitudes et leurs comportements d'achat. « Elle contribue à la création de valeur en renforçant la notoriété, l'image de marque et les associations mentales, tout en soutenant les objectifs commerciaux à court et long terme ».

En somme, alors que la communication publique vise l'intérêt général des citoyens, la communication politique tourne autour du Politique, sa personne, ses idées, et la conquête du pouvoir. La communication commerciale quant à elle se préoccupe de l'achat, du gain, du chiffre d'affaires...

· Défis

· Différencié la communication publique de la communication politique

Comme nous l'avons rappelé plus haut, la communication publique est largement différente de la communication politique par ses missions et sa finalité, même si elles peuvent utiliser les mêmes outils. Malheureusement, dans les conseils municipaux et départementaux, ces modalités se confondent régulièrement pour des raisons multiples et variées. Ce qui brouille la finalité première de service à l'intérêt général de la communication publique.

En effet, les actions de communication publique, initiées par les autorités municipales et départementales, censées informer les citoyens sur les politiques locales, les services municipaux ou les projets de développement urbain, sont souvent personnalisées et mises au service de la valorisation des responsables politiques en place. Tout porte à croire que nous sommes encore en campagne électorale ou la communication se résume à l'image du candidat, ses faits et gestes pour convaincre, pour persuader et s'attirer le plus grand nombre d'électeurs.

Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les pages Facebook officielles de ces administrations qui mettent régulièrement en avant l'image du maire, au détriment d'une information pédagogique sur l'action publique.

Cette situation a d'ailleurs amené plusieurs acteurs à attirer la sonnette d'alarme. Boursier Tchibinda, consultant en communication, dans un post sur facebook, s'est récemment interrogé sur la communication des maires de la Vème République. « Le septennat du Président met un accent sur la décentralisation, ce qui implique la gestion autonome des ressources et le principe de redevabilité. Communiquer sur le budget de la Mairie (open gouv à l'échelle locale), consulter les citoyens pour la définition des projets prioritaires, voici les challenges des Maires de la 5ème Respublica » écrit-il.

Se faisant le porte voix des citoyens désabusés pour dénoncer cette forme de "communication bling-bling", il ajoute que « Nous voulons une communication de proximité, conforme aux besoins et attentes des usagers, qui n'ont pas besoin de veste pour aller légaliser un acte de naissance ». Se voulant être plus précis, il conclut ce coup de gueule par un plaidoyer à l'endroit des élus municipaux : « Des services municipaux inclusifs, c'est de ça qu'il s'agit » conclut-il.

De même, Christian Boua, consultant en communication, sur son compte facebook fait le même constat : « Vous multipliez les actions de communication sans fil conducteur. Résultat : du bruit, pas d'impact. Beaucoup confondent communiquer et publier » écrit-il, pour dénoncer cette pratique.

Pour amplifier le constat, le journaliste Engone Ndong de la rédaction de Gabon 1ère, sur son compte tic toc, monte également au créneau : « Trop de communication tue la communication. Ne pas faire la différence entre communication de persuasion et communication d'information, c'est dangereux, souligne-t-il. Décrivant à quoi se résume la communication sur les comptes officiels de certaines administrations publiques, « Lundi, en après-midi, publication des photos de la montée des couleurs. Vendredi, publication de la descente des couleurs. A croire qu'on veut nous montrer la dernière veste que X a porté ». Une illustration parfaite de ce que nous désignons "la communication du blig-bling".

« Une administration publique n'est pas un produit. Nous ne devons pas avoir une communication agressive. Il ne s'agit pas de communication commerciale » précise t-il. Cette confusion persistante entre communication publique et communication politique et/ou commerciale limite malheureusement la transparence administrative, affaiblit la confiance citoyenne et la redevabilité, gage d'une véritable bonne gouvernance, chère au Président de la République, Chef de l'État et par ailleurs Chef du gouvernement dans la Vème République.

· Faciliter l'accès aux informations publiques, rompre avec la culture de l'opacité

La communication publique, lorsqu'elle est véritablement mise en place favorise la transparence, la redevabilité ou l'accountability (en anglais) qui peut renvoyer au fait de rendre compte pour les dirigeants et de demander les comptes pour les administrés.

Dans le contexte gabonais, marqué par une déformation ou méconnaissance de la communication publique, l'accès aux informations publiques et l'ouverture à la transparence et la redevabilité reste un réel challenge. Ce qui constitue un frein important à la qualité de la gouvernance locale et à la participation citoyenne.

Dans les conseils municipaux et départementaux, les informations utiles sont rarement diffusées de manière systématique et proactive. Les données relatives aux budgets communaux et départementaux, aux marchés publics ou à l'état d'avancement des projets sont peu accessibles, lorsqu'elles ne sont pas totalement absentes sur les canaux de communication officielle.

Cette opacité informationnelle entretenue s'explique, en partie, par une résistance aux vielles habitudes managériales, aux antipodes des principes et valeurs de la Vème République. Elle dénote de la faible institutionnalisation des mécanismes de reddition de comptes et constitue l'une des conséquences de la personnalisation du pouvoir local, de ce que nous désignons par " Communication bling-bling " où les actions de communication tournent autour des autorités municipales et départementales, au lieu d'informer véritablement les citoyens sur leurs attentes légitimes.

Par ailleurs, il n'est plus à démontrer que l'absence de transparence limite la capacité des citoyens à exercer un contrôle démocratique effectif et affaiblit la relation de confiance entre gouvernants et gouvernés. Ce déficit de transparence contribue ainsi à la marginalisation des citoyens dans la gestion des affaires locales et entrave l'émergence d'une gouvernance fondée sur la responsabilité, la redevabilité et la participation citoyenne, comme le recommande le Chef de l'État.

· Institutionnaliser juridiquement la communication publique

La communication publique au sein des conseils municipaux et départementaux s'exerce dans un environnement institutionnel caractérisé par une faiblesse de normes juridiques spécifiques encadrant cette activité. Cette situation n'est pas toutefois particulière aux conseils municipaux et départementaux. Elle concerne une grande partie des administrations publiques au Gabon.

En effet, si les textes relatifs à la décentralisation et à l'administration territoriale posent les principes généraux de l'action publique locale, ils demeurent largement silencieux quant au statut, aux finalités et aux modalités de la communication publique. Ce vide normatif se traduit par des pratiques disparates d'une mairie à l'autre, souvent dépendantes des orientations personnelles des exécutifs municipaux. Il laisse surtout libre court à ce que le Pr. Anaclet désigne par l'improvisation, l'empirisme et l'amateurisme.

En l'absence de règles formelles distinguant la communication publique d'intérêt général de la communication politique, celle-ci tend à être instrumentalisée à des fins de légitimation individuelle, à la personnalisation de la communication municipale ou départementale, au détriment de la transparence administrative et de l'information citoyenne. Ce déficit juridique fragilise ainsi la professionnalisation de la communication publique dans ces administrations et limite leur rôle dans la promotion de la gouvernance locale et de la participation démocratique.

· Professionnaliser la communication publique

L'analyse de la communication publique au sein des mairies et conseils départementaux au Gabon met en évidence un manque de professionnalisation, caractérisé par l'insuffisance de normes juridiques, d'une part, et de personnel qualifié, répondant aux profils professionnels, d'autre part.

Malgré le fait qu'elle soit reconnue comme un outil essentiel de transparence, de participation citoyenne et de gouvernance locale, la communication publique, dans certaines mairies et conseils départementaux, reste encore à la charge des agents dépourvus de qualifications adaptées.

Ainsi, en l'absence de dispositifs juridiques et organisationnels formalisés définissant les missions, les compétences et les standards professionnels de la communication publique, celle-ci demeure largement cantonnée à des pratiques empiriques, souvent confiées à des agents ne disposant ni d'une formation spécialisée ni d'un statut professionnel reconnu. La conséquence c'est l'improvisation, l'amateurisme et la personnalisation de la communication publique.

Ce manque de professionnalisation peut expliquer, en partie, la confusion entre la communication publique et la communication politique à laquelle nous assistons. Du point de vue pratique, cette lacune se manifeste notamment par la prédominance des actions de communications centrées sur des annonces événementielles ou l'image des autorités est priorisée, au détriment d'une stratégie cohérente d'information publique visant à renforcer l'accès à l'information, la redevabilité, la transparence des décisions et la participation des citoyens.

La professionnalisation passe aussi par la mise à disposition des moyens nécessaires. Or, la communication publique dans les mairies et conseils départementaux se heurte à une insuffisance structurelle de moyens humains, financiers et techniques, qui limite fortement son efficacité et sa régularité.

· Perspectives

En dépit des défis évoqués précédemment, la situation de la communication publique dans les conseils municipaux et départementaux n'est pas fatale. Des pistes de solutions existent pour améliorer cette situation. Parmi ces pistes de solutions, il y a, entre autres, le renforcement du cadre normatif, la professionnalisation du secteur et la mise à disposition des moyens nécessaires pour améliorer ce domaine d'activité.

· Renforcement du cadre juridique et institutionnel

Le renforcement du cadre juridique et institutionnel constitue une étape fondamentale pour améliorer la communication publique dans les conseils municipaux et départementaux. Ce renforcement passe notamment par l'élaboration de lois, décrets ou autres textes explicites qui permettrait, d'une part, de clarifier la distinction entre communication publique et communication politique, et d'autre part, d'instaurer des principes de neutralité et de redevabilité, et de fournir aux services municipaux et départementaux un référentiel normatif stable.

Par ailleurs, l'intégration explicite de la fonction de chargé de communication publique dans les textes relatifs à la décentralisation et à l'administration municipale permettrait de clarifier les missions des personnes en charge de ce secteur.

Aussi, un cadre juridique et institutionnel renforcé offrirait une base solide pour développer des pratiques professionnelles cohérentes, transparentes et orientées vers l'intérêt général, contrairement à celles qui ne tournent qu'autour du maire et son image.

· La professionnalisation

La professionnalisation des acteurs constitue un levier essentiel pour renforcer l'efficacité de la communication publique dans nos conseils municipaux et départementaux. Cela passe par l'élaboration d'un cadre juridique adapté, avec des profils clairement définis, des normes claires pour les postes liés à la communication publique, même si l'application et le respect de ces normes juridiques pourrait constituer un autre défi. Parmi ces postes, il y a entre autres, les spécialistes de l'information et de la communication, les infographes, photographes, vidéastes, community manager...

Par ailleurs, la professionnalisation passe également par la formation. La mise en place de programmes de formation initiale et continue, ainsi que l'élaboration de référentiels de compétences et de bonnes pratiques. Cette professionnalisation ne peut toutefois se limiter à cela. Elle suppose également la mise à disposition de moyens humains, financiers et techniques adaptées.

Sans ressources dédiées, les compétences acquises et les dispositifs institutionnels demeurent difficilement opérationnels. L'allocation de budgets spécifiques, la dotation en équipements appropriés et l'accès aux outils numériques constituent ainsi des conditions essentielles pour permettre aux services municipaux et départementaux de déployer une communication structurée, régulière et orientée vers le service au citoyen.

Cette démarche contribuerait à structurer les pratiques, à renforcer la crédibilité des opérations et à s'assurer que la communication publique serve véritablement la transparence, la participation citoyenne, la gouvernance locale et surtout l'intérêt général.

· Le numérique comme levier pour faciliter l'accès aux informations publiques et s'ouvrir à la transparence

Plus que jamais, le numérique offre plusieurs alternatives pour relever les défis énumérés plus hauts. Le recours aux outils numériques dans la communication publique constitue un levier majeur pour favoriser l'accès aux informations publiques, la rupture avec l'opacité et peut, par conséquent, favoriser une dynamique accrue de transparence et de participation citoyenne.

En facilitant la diffusion régulière et proactive des informations relatives aux décisions essentielles, aux budgets, aux projets en cours et à venir, ainsi qu'aux services municipaux, les plateformes numériques contribuent à réduire l'asymétrie informationnelle entre l'administration locale et les citoyens.

A Oyem par exemple, les citoyens doivent savoir pourquoi le chantier du grand marché en construction n'a pas respecté la date de livraison et les raisons de cette situation, d'autant plus que ce chantier figure parmi les plus grands et les plus attendus de la commune.

Ces informations devraient être disponibles sur le site internet de la mairie, dont la dernière mise à jour date, malheureusement, du 20 juin 2025, il y a sept mois.

Par ailleurs, les espaces d'interaction offerts par les réseaux sociaux, les sites institutionnels ou les dispositifs de consultation en ligne permettent aux populations de s'exprimer, de formuler des attentes et de participer, même de manière encore embryonnaire, aux processus décisionnels locaux.

Conclusion

En somme, la communication publique, dans les conseils municipaux et départementaux, à l'instar de bien d'autres administrations publiques, fait face à plusieurs défis, notamment la confusion entre communication publique et communication politique, l'opacité qui ne favorise pas l'accès aux informations publiques, la transparence et la redevabilité, l'absence d'un cadre juridique adapté ainsi que le manque de professionnalisation qui justifie, en partie, la personnalisation de la communication dans ces administrations, au détriment de l'intérêt général.

Cette situation, aux conséquences multiples et variés, n'est pas toutefois une fatalité.

Des perspectives d'évolution sont envisageables en ce début de Vème République.

Ainsi, le renforcement du cadre normatif, la professionnalisation progressive des acteurs et l'appropriation encadrée des outils numériques constituent autant de leviers susceptibles de transformer la communication publique dans les conseils municipaux et départementaux en un véritable instrument de gouvernance locale.

À condition d'être pensée comme une fonction institutionnelle au service de l'intérêt général, la communication publique pourrait ainsi contribuer à améliorer la transparence administrative, la redevabilité, la participation citoyenne et la légitimité démocratique des collectivités locales.

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