À l'horizon 2050, près de 2,5 milliards de personnes pourraient souffrir d'une perte auditive, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Derrière cette projection se cache un enjeu bien plus large, à la croisée de la géopolitique, de la sécurité sanitaire, du développement économique et des relations internationales.
L'Afrique (en particulier des pays comme le Nigeria, le Kenya, la République démocratique du Congo et le Sénégal) se retrouve en première ligne d'une crise silencieuse dont les impacts pourraient durablement fragiliser les trajectoires de développement et la stabilité régionale. Dans un contexte mondial marqué par la compétition pour les ressources, les transitions démographiques et l'intensification des risques sanitaires transnationaux, la déficience auditive ne relève plus uniquement de la santé publique : elle devient un facteur stratégique.
Une menace silencieuse pour le capital humain africain
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Aujourd'hui, plus de 430 millions de personnes vivent avec une déficience auditive incapacitante, dont 34 millions d'enfants. Dans les pays africains à revenu faible ou intermédiaire, près de 80 % des personnes concernées n'ont pas accès aux services de réadaptation nécessaires. Cette réalité pèse directement sur le capital humain, pilier central de toute stratégie de développement et de compétitivité économique.
La perte auditive non traitée affecte l'éducation, l'employabilité, la productivité et l'inclusion sociale. À l'échelle macroéconomique, elle se traduit par une diminution de la croissance potentielle, une augmentation des dépenses sociales et une dépendance accrue à l'aide internationale. Pour des États déjà confrontés à des défis sécuritaires, climatiques et démographiques majeurs, cette charge invisible accentue les vulnérabilités structurelles.
Sécurité sanitaire et stabilité régionale
La crise de l'audition s'inscrit pleinement dans le champ de la sécurité sanitaire internationale. Comme l'a démontré la pandémie de covid 19, les failles dans les systèmes de santé ne restent jamais confinées à l'échelle nationale. Le manque de prévention, de dépistage précoce et de soins auditifs contribue à l'exclusion sociale, à la marginalisation des populations entières et, à terme, à des tensions sociales susceptibles d'alimenter l'instabilité. En Afrique, où la jeunesse représente une part déterminante de la population, plus d'un milliard de jeunes dans le monde sont exposés à un risque de déficience auditive évitable lié à des pratiques d'écoute non sécurisées. Ignorer cette réalité, c'est accepter un affaiblissement progressif du potentiel humain africain, avec des répercussions directes sur la sécurité régionale et les dynamiques migratoires.
Un enjeu géoéconomique sous-estimé
Sur le plan géoéconomique, l'inaction face à la déficience auditive représente un coût d'opportunité considérable. L'OMS estime que l'investissement nécessaire pour renforcer les soins auriculaires et auditifs est inférieur à 1,40 dollars américains par personne et par an, avec un retour sur investissement pouvant atteindre 16 dollars pour chaque dollar investi sur une décennie. Ce ratio exceptionnel interpelle les bailleurs internationaux, les banques de développement et les investisseurs à impact. Le marché des aides auditives, des implants cochléaires, des technologies de sous-titrage et des solutions numériques de dépistage constitue également un champ stratégique pour l'innovation, le transfert de technologies et le développement d'industries locales en Afrique.
Coopération internationale et diplomatie de la santé
La réponse à la crise auditive offre une opportunité de renforcer la diplomatie de la santé ainsi que la coopération Sud Sud et Nord Sud. Programmes de dépistage néonatal et scolaire, formation du personnel de santé, accès aux technologies auditives, promotion de pratiques d'écoute sans risque : autant de leviers qui peuvent structurer des partenariats durables entre États, organisations internationales, organisations non gouvernementales et secteur privé. Pour l'Afrique, l'enjeu est également celui de la souveraineté sanitaire. Développer des capacités locales de prévention et de réadaptation, intégrer la santé auditive dans les stratégies nationales de santé et de développement, et renforcer la collecte de données fiables relèvent d'une logique d'intelligence économique appliquée à la santé.
La santé auditive comme indicateur de développement et de puissance douce
À l'échelle internationale, la capacité d'un État ou d'une région à protéger l'audition de sa population devient un indicateur indirect de gouvernance, d'inclusion sociale et de développement humain. Pour les puissances émergentes et les partenaires internationaux de l'Afrique, investir dans la santé auditive, c'est renforcer leur influence par une puissance douce fondée sur l'impact social et la prévention des risques. La Journée mondiale de l'audition rappelle chaque année que la perte auditive est en grande partie évitable. Mais au-delà de la sensibilisation, c'est une approche stratégique, intégrée et régionale qui s'impose.
Anticiper pour sécuriser l'avenir
La déficience auditive n'est ni un problème marginal ni une fatalité biologique. En Afrique, elle constitue un révélateur des inégalités d'accès aux soins et un facteur de fragilisation du développement, de la sécurité et de la stabilité régionale. Pour la communauté internationale, agir aujourd'hui sur la santé auditive, c'est investir dans la résilience des sociétés africaines, prévenir des crises futures et consolider une vision globale de la sécurité sanitaire. À l'heure où les enjeux de santé deviennent des enjeux de puissance, la crise mondiale de l'audition mérite pleinement sa place dans l'agenda géopolitique international.