Mali: Au pays, l'approvisionnement en carburant plie mais ne rompt pas

Au Mali, plus d'une douzaine de chauffeurs et au moins une dizaine de militaires ont été tués dans l'attaque d'un convoi de camions citernes jeudi dernier, 29 janvier, près de Kayes par le Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans). Malgré cette dernière attaque très meurtrière, la disponibilité de carburant est presque normale à Bamako depuis une dizaine de jours, une amélioration inédite depuis le début de l'embargo décrété par les jihadistes il y a cinq mois. La fourniture d'électricité reste cependant minime et, en région, les citernes n'arrivent qu'au compte-gouttes et sont loin de satisfaire les besoins. Le dispositif de rationnement annoncé n'a pas été mis en oeuvre.

« Tous ceux qui n'ont pas pu fuir ont été tués. » Jeudi dernier, une centaine de camions-citernes quittent Diboli, à la frontière du Mali avec le Sénégal, en direction de Kayes. Moussa (son nom a été changé pour préserver son anonymat) fait partie des chauffeurs intégrés au convoi, sous escorte militaire. Lorsque les jihadistes du Jnim surgissent et commencent à tirer, Moussa essaye de sauver sa vie.

« Dans la fuite, avec d'autres conducteurs, nous nous sommes retrouvés avec des militaires. Ils nous ont dit qu'ils n'avaient plus de munitions, se souvient le camionneur, encore sous le choc. Nous avons parcouru plus de vingt kilomètres à pied. Plus tard, des militaires nous ont rejoints dans la forêt. Nous nous sommes cachés sous les arbres, mais les assaillants nous ont poursuivis, alors nous avons continué, toujours à pied. Les terroristes ont incendié les camions-citernes, ils ont tué les chauffeurs et les apprentis. Tous les chauffeurs qui ont été arrêtés, tous ceux qui n'ont pas pu fuir, ont été tués. C'est Dieu qui nous a sauvés. Douze chauffeurs ont été égorgés, et d'autres ont été tués par balles. Les corps de personnes égorgées ont été déposés au bord de la route. Au moment où je vous parle, certains sont toujours là-bas. »

« Il n'y a pas que les morts, les disparus sont nombreux »

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« Nous avons alerté tous les services, tout le monde est informé, déplore encore Moussa, mais on ne voit pas de réaction. Alors, nous avons décidé d'arrêter le travail jusqu'à ce que les corps de nos victimes nous soient remis. Cette attaque a provoqué un climat de panique. Nous avons vraiment peur. L'espoir du malade, c'est le médicament... mais ça n'empêche pas la mort. Comment les militaires qui nous escortent peuvent-ils nous dire qu'ils n'ont plus de munitions ? C'est comme s'ils nous avaient exposés à la mort. Nous avons eu tellement peur. Et puis il n'y a pas que les morts. Les disparus sont nombreux aussi. » Nous nous sommes cachés dans la forêt, mais les assaillants nous ont poursuivis, alors nous avons continué. Les terroristes ont incendié les camions-citernes, ils ont tué les chauffeurs et les apprentis.

Un conducteur de camion rescapé de l'attaque du Jnim près de Kayes

RFI Ni l'armée, ni les autorités de transition n'ont communiqué sur cette attaque du Jnim, qui n'a pas été évoquée dans les médias d'État. Aucun bilan officiel donc, mais les nombreuses sources jointes par RFI rapportent au moins une douzaine de chauffeurs et une dizaine de militaires tués, ainsi qu'une vingtaine de citernes détruites. Un bilan a minima, certaines sources avançant des bilans plus élevés.

« Comme au bon vieux temps »

Pour autant, l'approvisionnement du pays en carburant se poursuit tant bien que mal, et même de mieux en mieux. Les escortes ont beau ne pas être infaillibles, elles ont tout de même permis, selon les chiffres publiés le 29 janvier par le ministère de l'Industrie et du Commerce, d'importer 753 citernes la semaine du 19 au 25 janvier, 875 citernes la semaine précédente, du 12 au 18 janvier. « Les quantités disponibles sont largement suffisantes pour couvrir les besoins des stations-service, assure le communiqué du ministère, contribuant à une amélioration progressive de la desserte sur l'ensemble du territoire. »

De fait, les effets de l'embargo décrété début septembre par les jihadistes du Jnim ne se sont jamais aussi peu fait ressentir, du moins à Bamako. « Il y a du carburant dans la ville, la plupart des stations sont ouvertes, c'est presque comme au bon vieux temps », se réjouit un Bamakois. « Ça fait même bizarre », poursuit un autre, qui témoigne lui aussi de l'absence de files d'attente pour faire le plein.

Dans les rues de la capitale, la circulation est dense. Cette amélioration, inédite depuis cinq mois et qui dure depuis une dizaine de jours environ, suscite un indéniable soulagement.

Électricité et inquiétude

La fourniture d'électricité, très dépendante du carburant, reste quant à elle minime : six à huit heures de courant par jour maximum dans la capitale, selon les témoignages recueillis, ce qui continue évidemment de pénaliser les activités économiques et la vie quotidienne.

L'attaque particulièrement meurtrière du convoi de jeudi dernier suscite également de l'inquiétude : « Ceux qui savent en parlent beaucoup, nuance un Bamakois, mais il y en a qui ne sont même pas au courant. » Une allusion au silence total des autorités de transition et des médias d'État sur cette attaque effacée du récit officiel. « Ça montre que la crise n'est pas terminée », déclare un habitant informé ; « tant qu'il faudra compter sur les escortes, rien ne sera acquis », estime un autre ; « les gens sont lassés », confie un troisième.

Lorsqu'ils vont en station, ceux qui en ont les moyens prennent autant d'essence que possible, par précaution, en cas de nouvelle détérioration.

Quatre stations ouvertes à Koutiala

Surtout, l'amélioration constatée à Bamako n'est pas visible en région, où les convois qui arrivent au compte-gouttes sont loin de combler les besoins. « Une citerne vient d'arriver à Koutiala, témoigne un notable, nous n'avions plus du tout d'essence depuis plusieurs jours. Mais seules quatre stations ont pu rouvrir, et ça ne va pas durer longtemps. »

À Ségou, la majorité des stations sont fermées et les habitants interrogés expliquent ne pas trouver de gasoil. À Sikasso, le carburant est disponible dans « quelques stations », avec des files d'attente « moyennes ». À Mopti, « un convoi est arrivé dimanche soir », témoigne une figure de la ville, qui raconte comment des files d'attente se sont vite reformées, avant même la reprise de la distribution. « Et pour l'électricité, nous n'en avons que six à sept heures par jour. » Dans la plupart de ces villes, selon les témoignages recueillis, les habitants continuent, par nécessité, de se tourner vers le marché noir et ses prix gonflés.

Enfin, il y a tout juste deux semaines, les autorités de transition annonçaient la mise en place d'un dispositif de rationnement du carburant, avec une distribution limitée en station. Ce dispositif n'est toujours pas entré en application et le ministère de l'Industrie et du Commerce n'a fixé aucune échéance. « Ils semblent avoir abandonné l'idée pour le moment », constate, comme tout le monde, un usager.

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