Février remet chaque année le cancer au centre de l'agenda public, entre bilans, campagnes de dépistage et récits de survivants. Cette année, l'ONG PAPIM marque un double symbole - sa 10e année d'engagement et la Journée mondiale contre le cancer - avec un mot d'ordre qui résume bien l'époque : «Unis par l'Unique». L'idée est simple, presque évidente : chaque parcours est singulier, mais personne n'est censé affronter la maladie seul.
Derrière le slogan, les chiffres, eux, ne laissent aucune place au doute. À l'échelle mondiale, le cancer est l'une des premières causes de mortalité. Selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), il a provoqué 10 millions de décès en 2020, soit un décès sur six.
Les projections récentes, basées sur les estimations de Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC), annoncent une hausse marquée du fléau au cours des prochaines décennies : plus de 35 millions de nouveaux cas annuels sont attendus à l'horizon 2050, en lien avec le vieillissement et la croissance de la population, mais aussi avec l'exposition aux facteurs de risque.
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Les dernières estimations internationales consolidées (GLOBOCAN 2022, publiées début 2024) décrivent une situation déjà massive : 20 millions de nouveaux cas et 9,7 millions de décès liés au cancer en 2022 et 53,5 millions de personnes vivant avec un diagnostic de cancer datant de moins de cinq ans. À l'échelle de la planète, les cancers les plus fréquemment diagnostiqués se concentrent autour du poumon, du sein, du colorectal, de la prostate et de l'estomac.
L'impression d'accélération, souvent ressentie par les familles et les soignants, se retrouve dans l'historique : au début des années 2000, les estimations mondiales faisaient état de 10 millions de nouveaux cas par an. Deux décennies plus tard, on est à 20 millions : le volume annuel a donc presque doublé en 20 ans, avec une dynamique qui demeure orientée à la hausse.
Maurice, miroir à taille humaine
À Maurice, les chiffres donnent une lecture très concrète de cette réalité. D'après les estimations 2022 du Global Cancer Observatory, le pays compterait 2 888 nouveaux cas de cancer et 1 469 décès liés au cancer, avec 8 435 personnes vivant avec un cancer diagnostiqué au cours des cinq dernières années.
En termes de taux standardisés sur l'âge, l'incidence est estimée à 140 cas pour 100 000 habitants et la mortalité à 66,6 pour 100 000. Autrement dit, le risque de développer un cancer avant 75 ans est de 14,9 %, et le risque d'en mourir avant 75 ans est de 7,1 %.
Les localisations les plus fréquentes, toujours selon ces estimations, dessinent aussi une géographie sanitaire : le cancer du sein (537 cas) arrive en tête devant le colorectal (370), la prostate (261), le poumon (187) et l'utérus (144).
Les chiffres ne coïncident pas toujours. Les estimations internationales ne sont pas exactement les mêmes qu'un registre national. Le rapport 2022 du Registre national du cancer du ministère de la Santé rapporte 3 201 nouveaux cas enregistrés et 1 577 décès liés au cancer pour cette année-là.
Le décalage avec les 2 888 cas et 1 469 décès des estimations du CIRC/IARC s'explique notamment par les différences de sources, de couverture et de méthodes de modélisation : un registre «compte» des cas déclarés/inscrits, tandis qu'une estimation internationale «reconstruit» une charge probable à partir de multiples données et comparaisons.
Le chiffre local de 12,8 % qui renvoie aux décès attribués au cancer relayés par la presse n'est pas contradictoire avec la réalité mondiale. Au niveau planétaire, l'OMS rappelait déjà que les tumeurs malignes représentaient 12 % de l'ensemble des décès au début des années 2000, avant que la part ne grimpe jusqu'à «près d'un décès sur six» en 2020, sur fond de transition démographique et épidémiologique.
Ce que recouvre vraiment le mot «cancer»
Dans un entretien à visée pédagogique, le Dr Sohun Moonindranath (photo), oncologue, insiste sur un point que le public sous-estime : le cancer n'est pas une maladie unique, mais un ensemble de maladies caractérisées par une croissance cellulaire incontrôlée, susceptible d'envahir les tissus voisins et, parfois, de migrer vers d'autres organes (métastases). Pour lui, la prise en charge dépend à la fois du site atteint, du stade, du comportement biologique de la tumeur et de l'état général du patient.
Dr Sohun Moonindranath, oncologue.
À la question des signaux d'alerte, il cite des symptômes souvent ignorés parce qu'ils peuvent sembler banals : masse indolore qui grossit, perte de poids inexpliquée, fatigue persistante, changements durables des habitudes intestinales ou urinaires, saignements anormaux (rectaux, après la ménopause ou crachats sanglants), plaie qui ne cicatrise pas, ou toux/enrouement qui dure. Son message n'est pas d'alarmer à tout propos, mais de rappeler un principe simple : ce qui persiste, progresse ou rompt avec *«votre normal»8 mérite une consultation.
Dans les services d'oncologie, la bataille est autant médicale que culturelle. Parmi les idées fausses les plus fréquentes, le Dr Moonindranath mentionne : «le cancer est toujours fatal» (alors que beaucoup sont curables, s'ils sont détectés tôt), «la biopsie propage le cancer», «le cancer est contagieux», ou encore *«arrêter le sucre guérit»8. Cette désinformation, amplifiée par les réseaux sociaux, peut conduire à des retards de diagnostic ou à l'abandon de traitements efficaces.
«Stade», «grade» : deux mots qui changent tout. Ces deux notions reviennent dans les comptes-rendus, souvent sans explication. Le stade décrit l'extension de la maladie : taille de la tumeur, atteinte des ganglions, présence ou non de métastases. Le grade, lui, renseigne sur l'agressivité des cellules au microscope : plus il est élevé, plus la tumeur tend à croître vite. Ces termes, loin d'être abstraits, guident le choix des traitements et permettent d'anticiper le pronostic.
Prévenir : la plus grande part de la bataille
Les facteurs de risque les plus solidement établis sont connus : tabac (première cause évitable), alcool, surpoids et sédentarité, certaines infections (HPV, hépatites B et C, Helicobacter pylori), exposition aux radiations, âge et certains risques professionnels. L'OMS estime qu'entre 30% et 50% des cancers pourraient être évités par la réduction des facteurs de risque et des stratégies de prévention fondées sur des preuves.
C'est précisément sur ce terrain que PAPIM concentre son discours : «Le cancer n'est pas un tabou», et l'hygiène de vie constitue «un rempart concret». L'ONG avance qu'un mode de vie plus sain pourrait éviter jusqu'à 4 cancers sur 10, en citant l'activité physique régulière, l'alimentation équilibrée et le refus du tabac et de l'alcool. Ce message rejoint la ligne internationale : un tiers des décès par cancer est associé à un ensemble de facteurs modifiables incluant tabac, alcool, alimentation et activité physique.
Le dépistage : qui, quand, pour quoi le faire ? C'est l'autre grand levier souvent mal compris. «Dépister» ne veut pas dire chercher partout, tout le temps : c'est cibler des populations et des âges où le bénéfice est démontré. Le Dr Moonindranath rappelle que les recommandations varient selon les pays, mais les grands repères internationaux s'articulent souvent autour de la mammographie pour le sein, du dépistage du col de l'utérus (frottis/HPV), et du dépistage colorectal (test immunologique fécal ou coloscopie selon les profils).
Le dépistage de la prostate, lui, fait généralement l'objet d'une discussion individualisée en raison des enjeux d'«excès de diagnostic» : détecter des tumeurs très lentes qui n'auraient jamais menacé la vie du patient.
Pourquoi arrive-t-on encore trop tard ? Quand une famille dit «on n'a rien vu venir», ce n'est pas toujours un aveu de négligence. Plusieurs cancers sont silencieux à un stade précoce. À cela s'ajoutent la peur, le déni, la mauvaise interprétation de symptômes, le manque d'accès à des examens ou l'absence de culture du dépistage. À l'échelle mondiale, l'OMS souligne aussi un enjeu de systèmes de santé : l'accès inégal au diagnostic et aux services explique une partie des écarts de survie entre pays.
Soigner : une médecine devenue multiple
Le traitement du cancer s'est transformé en un «arsenal» combinable : chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, hormonothérapie, thérapies ciblées, immunothérapie. La logique actuelle est celle d'une stratégie personnalisée : le bon traitement, pour la bonne tumeur, au bon moment, en tenant compte de la biologie (biomarqueurs) et de l'état général. Cette approche vise aussi à éviter des toxicités inutiles, surtout lorsque des marqueurs permettent de prédire qui bénéficiera réellement d'un médicament.
Le dossier cancer ne se résume plus au moment du diagnostic. La question des effets secondaires, du suivi après traitement, du retour au travail, de la santé mentale, de la nutrition, du soutien familial et de la réadaptation s'impose désormais comme un continuum de soins.
Dans cette logique, les soins palliatifs ne sont pas un «dernier chapitre» réservé aux tout derniers jours : intégrés précocement, ils améliorent le contrôle des symptômes et la qualité de vie, et peuvent parfois influer positivement sur la trajectoire. C'est un changement de regard que de nombreux oncologues défendent au quotidien.
Le mot de la fin
Le cancer est à la fois une réalité mondiale et un défi très local. Le monde est déjà autour de 20 millions de nouveaux cas par an et se dirige vers plus de 35 millions d'ici 2050. Maurice, elle, voit se dessiner une charge lourde, avec des chiffres qui varient selon qu'on parle d'estimations internationales ou de cas effectivement enregistrés, mais qui convergent sur l'essentiel : le cancer est un problème de santé publique majeur et il frappe toutes les catégories.
Dans ce contexte, les campagnes de sensibilisation ne sont pas un décor annuel : elles servent à déplacer le curseur là où l'impact est le plus grand. D'un côté, réduire l'exposition aux risques (tabac, alcool, sédentarité, excès de poids). De l'autre, détecter plus tôt et traiter mieux. Et, au milieu, rappeler une vérité simple, portée par PAPIM comme par les soignants : unique, oui, mais jamais seul.
Renforcer la sensibilisation : La prévention érigée en priorité nationale
Le ministre de la Santé et du Bien-être, Anil Bachoo, a lancé, hier, les activités liées au World Cancer Day à l'auditorium Octave Wiéhé. Il a insisté sur l'urgence de renforcer la sensibilisation, notamment auprès des jeunes. «Ce n'est pas exagéré de dire que le nombre de cas de cancer augmente dans le pays. Nous devons intensifier la prévention.» Il a rappelé que l'État consacre des milliards de roupies au traitement des patients, tout en soulignant que la lutte contre la maladie doit d'abord passer par une meilleure information du public.
Une série de campagnes de sensibilisation sera ainsi déployée à travers le pays dans les prochaines semaines. Anil Bachoo a également annoncé la mise sur pied prochaine d'un comité de haut niveau chargé d'identifier les meilleures stratégies pour améliorer la prise en charge des patients et réduire le taux de mortalité.
«Pour moi, le plus important est d'avoir des patients avec un taux de mortalité plus faible.» Le ministre a par ailleurs évoqué les capacités du National Cancer Centre, notamment la disponibilité des examens PET scan, tout en reconnaissant certains défis logistiques, dont des listes d'attente.
Le Dr Abdou Salam Gueye, représentant par intérim de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a décrit le cancer comme une «épidémie silencieuse» touchant de plus en plus de pays africains. Le continent a enregistré environ 1,18 million de nouveaux cas en 2022, avec plus de 760 000 décès. À l'échelle mondiale, la situation pourrait encore s'aggraver. «D'ici 2050, plus de 35 millions de nouveaux cas pourraient être recensés si nous n'agissons pas dès maintenant», a-t-il averti.
Malgré ces défis, l'OMS estime que Maurice se distingue par ses initiatives. Le National Cancer Programme prévoit le dépistage annuel de 100 000 femmes pour le cancer du sein, tandis que l'introduction du vaccin contre le papillomavirus humain pour les jeunes est saluée comme une avancée majeure vers l'élimination du cancer du col de l'utérus.
Le pays est également considéré comme un leader continental dans la lutte contre le tabagisme. Mais la vigilance reste de mise face au vieillissement de la population et à la progression des maladies non transmissibles.
Pour l'OMS, quatre priorités doivent guider l'action publique, renforcer la prévention, favoriser le dépistage précoce, garantir un accès équitable aux soins et investir dans la recherche. «Le World Cancer Day n'est pas seulement une question de statistiques. Il s'agit des familles mauriciennes dont les vies sont touchées par cette maladie», a rappelé Dr Gueye. Dans cette lutte, a-t-il conclu, même une petite nation peut exercer un leadership fort, à condition d'agir avec «vision et courage».