En fin de mission à la tête de la Délégation générale du Québec au Sénégal, Iya Touré revient, dans cet entretien, sur cinq années d'engagement à Dakar. De la diplomatie de proximité à la formation technique, en passant par la future ligne Montréal-Dakar, le délégué général sortant partage sa vision d'un partenariat stratégique et humain entre Dakar et Québec.
Après cinq années à la tête de la Délégation générale du Québec à Dakar, vous vous préparez à passer le flambeau. Quels sentiments vous animent ?
Partir après cinq ans au Sénégal, c'est un peu comme quitter sa propre famille. On devient Sénégalais par le coeur. Mais je pars avec un sentiment de grande liberté : celui d'avoir accompli ma mission. Quand j'ai pris mes fonctions, le Québec était encore trop peu connu ici. Mon objectif était clair : bâtir un plan d'action autour de quatre piliers : la visibilité, le positionnement stratégique, la présence sur le terrain et l'adéquation de nos moyens avec nos ambitions.
Vous vous êtes fixé comme ambition de renforcer les ponts entre le Québec et le Sénégal. Qu'est-ce qui a réellement changé ?
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Nous avons réussi à faire du Sénégal le pivot de l'action diplomatique du Québec en Afrique de l'Ouest. Tout part d'ici. Cette réussite est aussi le fruit d'une diplomatie de proximité. J'ai eu l'honneur d'être reçu deux fois par le président de la République, ce qui témoigne de l'importance de notre relation. Nous avons aussi accueilli de hautes personnalités, comme la présidente de l'Assemblée nationale du Québec. Aujourd'hui, toute institution québécoise ou canadienne qui débarque au Sénégal a le réflexe de passer par la « Maison du Québec ».
Vous évoquez souvent, lors de votre mandat, un projet de liaison aérienne qui vous tenait à coeur. Qu'est-ce qu'il y a lieu de retenir ?
C'est vrai que c'est un projet sur lequel j'ai beaucoup travaillé. Le lancement de la ligne directe Montréal-Dakar par Air Transat est prévu en juin prochain. J'ai poussé ce dossier pendant cinq ans. C'est un véritable « Game changer ». Je suis animé par un immense sentiment de fierté. Réduire la distance, permettre à un voyageur de quitter Montréal le soir pour être à Dakar le lendemain matin, c'est transformer radicalement nos échanges touristiques et économiques. Le Sénégal est la porte d'entrée naturelle de l'Afrique ; il faut capitaliser sur cet atout géographique.
Un des axes majeurs de la coopération entre le Québec et le Sénégal repose sur la formation technique et professionnelle. Quelles sont les avancées notées sur ce plan ?
Mon expérience du terrain m'a montré une chose : l'avenir de la jeunesse passe par la formation technique. Nous avons trop de diplômés et pas assez de techniciens qualifiés. Au Québec, nous avons cette culture du métier : on peut apprendre la menuiserie ou l'électricité, gagner sa vie rapidement et retourner à l'université plus tard si on le souhaite. C'est ce modèle de pragmatisme que nous essayons de partager, notamment à travers les coopératives agricoles, un domaine où le savoir-faire québécois est une référence pour le nouveau gouvernement sénégalais.
Quel est aujourd'hui le principal défi à relever en termes de formation technique et professionnelle ?
Nous avons adapté nos modèles à vos réalités locales. Dans un atelier ou un laboratoire, l'élément le plus crucial reste ce qu'on appelle les consommables. Prenons l'exemple d'un soudeur : s'il n'a pas de tuyaux ou de métal pour s'exercer parce que le budget d'opération manque, il n'apprend rien. C'est un problème récurrent dans beaucoup de pays : l'offre n'est pas adaptée au besoin.
Non seulement les programmes ne correspondent pas toujours au marché, mais les écoles n'ont pas de budget assez conséquent pour la pratique. On finit par demander aux parents d'acheter le matériel, mais beaucoup n'en ont pas les moyens. Sans pratique, l'étudiant ne développe pas de technicité. J'incite toutes les institutions qui travaillent au Sénégal et dans la sous-région à investir massivement dans la formation technique. C'est la clé.
Des faiblesses ont-elles été relevées ?
Récemment, j'ai vu un immeuble moderne où la climatisation avait été installée à l'envers ! Résultat : des fuites dans le faux plafond et des dégâts importants. Pourquoi ? Parce qu'il y a un manque de suivi et de technicité.
On fait encore venir des Turcs pour poser des carreaux alors que nos jeunes frères pourraient le faire parfaitement. Ces mêmes jeunes, quand ils vont en Europe, deviennent des champions en trois mois. Pourquoi pas ici ? C'est une question de rigueur, de processus et de formation. L'État ne peut pas créer des emplois pour tout le monde, mais la technique, elle, crée de la richesse, que ce soit dans le bâtiment ou l'agriculture.
Le nouveau gouvernement sénégalais s'intéresse beaucoup au modèle des coopératives. Pour le ministre de l'Agriculture, coopérative rime avec Québec. Nous avons organisé des voyages d'études pour que les cadres des ministères et des agropoles viennent voir nos experts, s'en inspirent et ne lancent pas des projets voués à l'échec. Le modèle que nous proposons est simple : « Venez voir par vous-mêmes ». Une fois que les gens voient comment cela fonctionne concrètement, les décisions deviennent plus faciles à prendre.
Le Québec reste une destination privilégiée aussi bien pour les étudiants que pour les travailleurs. Des mesures ont-elles été prises pour faciliter le projet d'émigration des Sénégalais ?
La demande pour le Québec est énorme, mais nous faisons face à des défis d'accueil et de logement. Si le Québec attire tant, c'est parce que c'est une société centrée sur l'humain. Le processus est fait pour faciliter la vie, pas pour mettre des barrières.
De plus, notre système éducatif offre une alternative réelle : après le Bac, on n'est pas obligé d'aller à l'université. On peut apprendre un métier, commencer à gagner sa vie, devenir entrepreneur et reprendre les études plus tard si on le souhaite. C'est cette autonomie qui séduit.
Des programmes existent-ils dans l'optique de soutenir les candidats à l'émigration ?
J'ai remarqué que beaucoup de dossiers de Sénégalais étaient refusés simplement parce qu'ils étaient mal remplis. J'ai donc embauché un jeune de la diaspora, Iyan, pour faire des webinaires et expliquer gratuitement comment bien préparer sa demande. Il a eu tellement de succès qu'il ne dormait plus ! Nous avons dû ralentir à cause des enjeux de logement au Québec, mais cela montre notre volonté de faciliter les échanges.
Comment expliquez-vous que l'Afrique peine encore à décoller malgré la multiplication des initiatives et des programmes de développement ?
Je suis fier de ce que nous avons accompli ces cinq dernières années. Mon message est toujours le même : comment peut-on aider ? Comment peut-on faciliter ? Si on veut que les investisseurs reviennent (le repeat business), il faut que la première expérience soit excellente. L'Afrique a un potentiel immense, mais cela demande une volonté politique et du courage. Prenez le Lac Rose : si un touriste vient et voit le site à l'abandon, il ne reviendra pas. Il faut investir. Enfin, je crois fermement que le développement passera aussi par les femmes.
Donnez le pouvoir économique aux femmes, et c'est toute la société qui s'améliore immédiatement. Je suis convaincu que si nous donnons le pouvoir économique aux femmes, nous transformons la société à jamais. La femme investit toujours pour la famille et les enfants. Une femme qui gagne de l'argent l'investit immédiatement dans la santé et l'éducation de ses enfants.
C'est là que se joue l'avenir. Le développement de l'Afrique n'est pas une utopie, c'est une question de volonté politique et de courage. Nous devons améliorer le cadre de vie de nos parents dans les villages, faciliter l'accès à l'eau et à l'énergie. Je reste un fils des quatre nations : le Sénégal, la Guinée, le Canada et le Québec. Je pars, mais mon engagement pour le Sénégal reste intact. Le flambeau est transmis, et je suis convaincu que la suite sera encore plus belle.