Pourquoi les Epstein Files nous concernent-ils aussi à Maurice ? À première vue, il s'agit d'une affaire américaine. Un financier new-yorkais, des îles privées, des milliardaires, des princes, des présidents, des procureurs fédéraux et des millions de pages déclassifiées par le Department of Justice, à Washington, D.C. Un scandale de trop, dira-t-on, dans un monde saturé de révélations.
Mais pour un pays comme Maurice, sans loi sur la liberté de l'information, cette affaire agit comme un miroir brutal et sonne comme un avertissement.
Les Epstein Files ne sont pas seulement une chronique du sordide. Ils sont un test démocratique. Un test de transparence. Un test de maturité institutionnelle. Car ce que révèle cette déclassification chaotique - trois millions de pages, des milliers de photos, des courriels mêlant affaires privées et gouvernance financière -, ce n'est pas seulement l'ampleur d'un réseau criminel. C'est la difficulté, même dans une démocratie avancée, à faire toute la lumière lorsque le pouvoir, l'argent et l'État se confondent.
Aux États-Unis, la publication de ces documents a provoqué un choc. Non pas parce qu'elle apporte des vérités définitives, mais parce qu'elle expose un désordre. Des noms cités sans hiérarchie. Des victimes parfois non protégées. Des accusations non vérifiées. Des documents caviardés selon des critères obscurs. Et pourtant, malgré ce chaos, une chose demeure : le principe. Celui selon lequel l'État doit rendre des comptes. Celui selon lequel l'opacité n'est pas une option durable.
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À Maurice, ce principe est fragile
Notre pays n'a toujours pas de Freedom of Information Act. L'accès aux documents publics dépend du bon vouloir politique, de fuites ou de longues batailles judiciaires. Les rapports sont publiés quand ils arrangent. Les contrats restent secrets quand ils dérangent les gouvernements. Les structures financières sont protégées par une culture du silence, souvent au nom de la «réputation du centre financier». Résultat : l'information circule mal, la défiance prospère, et la rumeur remplace le fait.
Or, les Epstein Files montrent précisément ce qui arrive quand l'information est confisquée trop longtemps. Le soupçon devient global. La nuance disparaît. Être cité devient synonyme de culpabilité, même quand aucune implication pénale n'est établie. La démocratie y perd deux fois. D'abord quand elle ne protège pas les victimes, ensuite quand elle n'est plus capable de distinguer le vrai du faux.
Maurice apparaît dans ces fichiers. De manière marginale, indirecte, souvent contextuelle. Des échanges sur des séjours. Des structures financières. Des intermédiaires. Rien qui, à ce stade, établisse une implication criminelle. Mais suffisamment pour rappeler une évidence : notre juridiction n'est pas hors du monde. Elle fait partie de circuits globaux où se croisent capitaux, élites, influence et parfois prédation.
C'est là que la question devient politique.
Que se passe-t-il lorsqu'un pays sans loi sur l'accès à l'information est cité, même marginalement, dans une affaire mondiale ? Qui enquête ? Qui explique ? Qui rassure, autrement que par des communiqués vagues ? L'absence de transparence institutionnelle ne protège pas un pays. Elle l'expose. Elle laisse le champ libre aux interprétations, aux amalgames, aux instrumentalisations.
Aux États-Unis, malgré toutes les critiques légitimes sur la gestion de cette déclassification, un fait demeure : le débat est public. Les journalistes fouillent. Les élus s'expriment. Les victimes parlent. Les contradictions sont visibles. La démocratie fonctionne mal, parfois, mais elle fonctionne à voix haute. À Maurice, trop souvent, elle fonctionne à voix basse.
L'enjeu des Epstein Files, pour nous, n'est donc pas Epstein. Il est structurel. Il pose une question simple et inconfortable : sommes-nous prêts à vivre dans un État où l'information publique appartient réellement aux citoyens ? Où les documents ne sont pas des privilèges, mais des droits ? Où la transparence n'est pas une faveur, mais une obligation ?
Sans cela, chaque scandale international deviendra une menace locale. Chaque fuite étrangère un procès par ricochet. Et chaque silence officiel une preuve supposée de complicité.
Il ne s'agit pas de céder au sensationnalisme. Ni d'importer des guerres politiques étrangères. Il s'agit de comprendre que la démocratie moderne ne se mesure plus seulement aux élections, mais à la circulation de l'information. À la capacité d'un État à dire : voilà ce que nous savons, voilà ce que nous ne savons pas, et voilà ce que nous faisons pour le savoir.
Les Epstein Files sont un désordre. Mais ils rappellent une chose essentielle : le secret est toujours plus dangereux que la vérité incomplète. Pour Maurice, le vrai scandale n'est pas d'être cité dans des documents étrangers. Le vrai scandale serait de continuer à croire que le silence nous protège. Il ne nous protège pas. Il nous affaiblit.
