Entre accélération digitale, montée des cybermenaces et quête de performance, l'industrie financière africaine entre dans une nouvelle phase de maturité. C'est le principal enseignement qu'on tire de la 5e édition du Baromètre de l'Industrie Financière Africaine, publié par Deloitte et l'Africa Financial Summit (AFIS).
Après plusieurs années d'expansion portée par la digitalisation et l'inclusion financière, l'industrie financière africaine change de braquet. Le secteur semble tourner la page de la croissance tous azimuts, pour entrer dans une phase plus structurée, marquée par une recherche accrue de rentabilité, une vigilance renforcée face aux risques numériques, et une transformation technologique désormais incontournable.
La 5e édition du Baromètre de l'Industrie Financière Africaine publié par Deloitte et l'Africa Financial Summit (AFIS), a le mérite de révéler ce principal enseignement à partir d'une enquête conduite entre les mois de mai et septembre 2025 auprès de dirigeants de plus de 70 institutions financières sur le continent. Fondée par Jeune Afrique Media Group en 2021 avec le soutien de l'IFC, l'Africa Financial Summit - AFIS- accompagne les professionnels de la finance africaine dans la construction d'une industrie robuste au service de l'économie réelle, et du développement durable.
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Une confiance retrouvée
Le climat général du secteur financier africain apparaît globalement positif. Les dirigeants interrogés évaluent à 8/10 les perspectives économiques de leur organisation à trois ans, avec 74 % d'optimistes contre seulement 4 % de perceptions négatives. Cette confiance s'explique notamment par le ralentissement de l'inflation et une meilleure visibilité opérationnelle. Certaines catégories d'acteurs affichent même un optimisme particulièrement élevé. Les institutions de microfinance arrivent en tête avec une note de 9/10, suivies par les compagnies d'assurance (8,35/10) et les fintechs (8,33/10).
À l'inverse, les acteurs des marchés de capitaux restent plus prudents, avec un niveau de confiance de 7,5/10, traduisant une exposition plus forte à la volatilité financière internationale.
La rentabilité redevient la priorité stratégique
Le baromètre confirme un virage majeur : la croissance rapide laisse place à une logique d'optimisation financière. En 2025, 46 % des institutions font de la rentabilité leur priorité stratégique, signe d'une maturité croissante du secteur. Trois axes structurent désormais les stratégies de transformation : la performance financière (84 %), l'amélioration de l'expérience client (85 %), la transformation digitale (81 %).
Cette réorientation commence à produire des résultats tangibles. La marge nette d'exploitation progresse pour 69 % des institutions, tandis que le Return on Equity (Rentabilité des capitaux propres) s'améliore pour 57 % d'entre elles et le Return on Assets (rentabilité des actifs) pour 58 %. Toutefois, cette amélioration reste fragile, car l'efficacité opérationnelle recule légèrement, avec seulement 54 % des institutions qui déclarent une progression, révélant, ainsi, la complexité croissante de la gestion des coûts liés aux talents, aux technologies et aux exigences réglementaires.
Cybersécurité : le nouveau risque systémique
L'une des évolutions majeures du secteur réside dans la montée spectaculaire des préoccupations liées à la cybersécurité. Selon le baromètre, 58 % des institutions déclarent un niveau d'exposition élevé ou très élevé aux cybermenaces, tandis que 51 % en font désormais une priorité stratégique, contre 39 % un an plus tôt. Les attentes réglementaires suivent cette tendance. La cybersécurité constitue désormais la principale évolution attendue par 97 % des répondants, devant l'identification numérique (92 %) et la lutte contre les flux financiers illicites (87 %).
Si la majorité des institutions ont renforcé leurs capacités de détection des attaques, en revanche, les dispositifs de réponse et de remédiation restent encore insuffisamment développés, révélant un chantier majeur pour les années à venir.
D'avantage concurrentiel à condition de survie
La transformation numérique du secteur franchit un nouveau cap. Plus d'une institution sur deux, soit 54 %, s'estime désormais digitalement mature, en progression de six points en un an. Les fintechs conservent leur avance avec 67 % d'acteurs positionnés comme leaders, toutefois les compagnies d'assurance enregistrent la progression la plus spectaculaire, avec 59 % d'acteurs en position avancée, soit une hausse de 19 points en un an.
L'intelligence artificielle s'impose donc progressivement, comme un outil stratégique. Elle est perçue comme un levier de transformation majeur, notamment pour la détection de fraude (77 %), l'analyse du risque crédit (70 %), l'optimisation des processus opérationnels (70 %). Au-delà du contrôle des risques, l'IA ouvre également la voie à une personnalisation accrue des offres financières et à l'automatisation des interactions clients.
L'accélération des paiements transfrontaliers
Le baromètre met également en lumière les progrès de l'intégration financière continentale, notamment grâce au système panafricain de paiement PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System), plateforme qui permet de payer directement entre pays africains en monnaies locales, sans passer par le dollar ou l'euro. En 2025, 35 % des institutions considèrent cette plateforme comme pleinement opérationnelle, soit une progression de 15 points en un an. Les bénéfices sont déjà mesurables . C'est ainsi qu'on enregistre une réduction des coûts de transaction pour 25 % des institutions ; et à une diminution des délais de règlement pour 23 %.
L'interopérabilité des systèmes de paiement apparaît ainsi comme l'un des chantiers prioritaires d'ici 2030, dans un contexte où le continent compte désormais près de 1,6 milliard de comptes combinant banques et mobile money.
Inclusion financière et ESG : entre ambition et pragmatisme
Malgré les discours, l'inclusion financière recule dans la hiérarchie stratégique. Les chiffres montrent qu'elle n'est considérée comme prioritaire que par 39 % des institutions, et portée principalement par la microfinance et les fintechs. Concernant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, le secteur adopte une approche plus pragmatique. L'investissement à impact reste le pilier le plus structuré avec 66 % d'engagement, tandis que l'intégration globale des critères ESG recule à 57 %.
La parité connait en revanche un progrès notable, avec 47 % des institutions disposant désormais de politiques dédiées et 44 % publiant un reporting sur les indicateurs genre.
Vers une croissance plus disciplinée
Au final, le secteur financier africain semble entrer dans une phase charnière de son développement. La consolidation actuelle traduit moins un ralentissement qu'une évolution vers un modèle plus durable, centré sur la performance, la gestion des risques et l'innovation technologique. Pour les analystes, cette mutation pourrait constituer le socle d'une nouvelle phase d'expansion, davantage structurée et mieux intégrée à l'économie réelle du continent.
PAPSS : Un enjeu stratégique pour l'UEMOA
Pour les pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine, le PAPSS représente un outil complémentaire à l'intégration monétaire existante. Bien que la zone partage déjà une monnaie commune, les échanges commerciaux avec les pays voisins hors UEMOA, notamment le Ghana, le Nigeria ou la Sierra Leone, restent confrontés à des contraintes de change et de règlement.
Le système permettrait ainsi de renforcer les échanges inter-régionaux et d'élargir les opportunités commerciales entre les économies francophones et anglophones d'Afrique de l'Ouest. Dans un contexte où la Zone de libre-échange continentale africaine ambitionne d'accroître significativement le commerce intra-africain, le PAPSS constitue l'une des infrastructures financières essentielles à sa mise en œuvre effective.